J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide hôtel dont les fenêtres donnaient sur la mer. C'était la saison à Saint-Sébastien. Le roi et la reine venaient d'arriver, et toute l'aristocratie espagnole les avait suivis... Je profitai de mon séjour dans cette ville pour monter ma garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets, un smoking, des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman. Cependant, avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours avec moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait pour un marchand de diamants, et un jour, un client de l'hôtel me demanda si je n'avais pas quelques perles à vendre... Une autre fois, une vieille dame offrit de me céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui expertiser une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui avait laissée en gage. C'était à devenir fou.

Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres s'amuser et de ne pouvoir les imiter. Avec cette valise que je n'osais pas abandonner cinq minutes, je ne pouvais aller ni au casino, ni au théâtre, ni au dancing. Je trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, dans lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me rendis à la Banco de España. Là, je louai un coffre dont on me donna le clef, et je pus, dès lors, jouir un peu de la vie.

Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et gagnai cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai soixante mille, et le surlendemain quatre-vingt mille... Cette veine insolente me rendit un moment suspect, et les inspecteurs ne me quittèrent plus des yeux... Je finis par perdre fort heureusement, et, dès lors, les joueurs me rendirent leur estime... Je perdis même assez gros, mais je sus m'arrêter à temps.

Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre, m'y enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes.

J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain, nommé James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. J'avais beau lui conseiller de se modérer, il ne m'écoutait pas, et comme la guigne le poursuivait, il finit par se ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il avait joué sur parole, il perdit cent mille pesetas.

—C'est la fin, me dit-il.

—Comment cela? demandai-je.

—Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai tenu un coup sur parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.

—Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle la cervelle pour cent mille pesetas... Venez me voir demain à mon hôtel, je vous prêterai cette somme.

—Merci, me dit-il...