Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête, j'étais arrivé à la gare. Je voulus m'informer de l'heure des trains, mais ne sachant pas un mot d'espagnol, je dus recourir à un interprète, un Allemand, qui prononçait l'anglais comme un juif de Russel street.

Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit heures quinze du soir... mais que l'on n'y acceptait que des voyageurs de première classe.

J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer dans un wagon bien capitonné... Je devenais difficile depuis que j'avais de la fortune... Ce luxe que j'avais toujours envié, j'allais donc enfin pouvoir me le payer!...

Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je vous devais, et comme je regrettais de vous avoir si odieusement trompé!

C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous appelons en Angleterre le struggle for life. Comme cette maudite question d'argent rend parfois les hommes cruels et féroces... pas tous, cependant, car j'étais bien sûr que le pauvre Zanzibar, qui n'était qu'un nègre, eût été incapable d'une lâcheté.

Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à Madrid et de Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des mémoires et non un roman de voyages.

Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à Saint-Sébastien. J'étais là, tout près de la France, il ne s'agissait plus que de passer la frontière sans attirer l'attention des douaniers. Je résolus de me reposer quelques jours, avant de me remettre en route. J'avais besoin de réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale, et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence au moment de toucher au port.

J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément à Paris.

A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, je savais ce que je faisais, on le verra plus loin... Avec moi, on va toujours de surprises en surprises.

Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune dans plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me procurer un état civil. Les papiers du colonel Flick ne pouvaient me servir, d'abord parce que le colonel pouvait un jour apprendre que j'usurpais son nom, ensuite, parce que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent (que n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir toutes les pièces d'identité qui m'étaient nécessaires. Je sais que l'on peut très bien vivre dans une ville sans avoir à produire à chaque instant son acte de naissance ou son casier judiciaire, mais il faut toujours être muni de papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en banque, des pièces d'identité me seraient nécessaires.