A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix... Je pris une chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, dès le lever du soleil, je sortais, ma valise à la main.
Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons badigeonnées de nuances claires sont plaisantes à voir, et je me suis laissé dire que ses habitants sont réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie et aussi leur élégance... Le port est en relations d'affaires avec le monde entier et expédie surtout en Angleterre de nombreux minerais.
Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que j'y revienne un jour, avec Edith...
Pauvre Edith! qu'était-elle devenue?
Les quelques livres que je lui avais données lors de son départ devaient tirer à leur fin!...
Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le passé d'Edith défila devant mes yeux. Je la revis rôdant dans le Strand, surveillée par Manzana... arpentant le trottoir comme ces «street-walkers» qui m'ont toujours fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de pitié pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la plaignais.
N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?...
Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis... Si Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, avais-je le droit, moi, le numéro trente-trois de Reading Gaol, de lui adresser des reproches? Elle avait souffert, moi aussi... Le mieux était de tout oublier, car un homme comme moi doit être indulgent envers les autres... Quand on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer redresseur de torts.
Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les gens les plus tarés qui posent à la vertu, mais moi, je déteste les faux bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble de repousser aujourd'hui, parce que je suis riche, une pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et qui en a encore—plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier mon cœur.
D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, et je n'ai qu'une parole...