Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis à ma maîtresse de lui écrire poste restante, mais la date que je lui avais fixée était bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les délais ne seraient pas expirés, je n'avais pas le droit de maudire Edith...

Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au courant des petits drames que nous appelons chez nous Diary misdeeds.

Or, un matin, en ouvrant la Morning Post, un titre en caractères gras attira soudain mon attention:

THE WHITE-TRACT

Et je lus:

«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis quelques années, a remplacé le pauvre Herlokolms actuellement interné à Bedlam, vient de mettre la main sur deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et Manzana. Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont opposé une résistance désespérée. Conduits au poste de police et interrogés par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux et par reconnaître que, depuis plusieurs mois, ils se livraient à la «traite des blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé contre eux des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction, tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux malfaiteurs seront pour longtemps logés à Reading. Allan Dickson, que nous avons vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs avaient jusqu'à présent échappé à la justice.»

Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais plus à craindre ni Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'était pas bien dangereux, puisque je ne risquais point—et pour cause—de le rencontrer à Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou l'autre, se trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses raisons pour l'éviter... du moins pour le moment.

De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, c'était certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivrée, et jusqu'à sa façon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout en lui m'était odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose qui me le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait abusé d'Edith...

Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier service... Je dis encore, car si aujourd'hui j'étais riche, c'était grâce à lui... La carte qu'il m'avait remise à la gare de Waterloo avait été le talisman qui avait opéré sur le pauvre Richard Stone un si merveilleux effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de «hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille livres... et j'estimais que la compensation était largement suffisante... «On n'a rien sans peine», dit un proverbe français dont j'ai pu, mieux que tout autre, vérifier la justesse.

Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, joui de mon énorme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un grand garçon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. Plutôt que de faire du commerce et de vendre à l'Amérique des faux Corot et des faux Carrière, il préférait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a qu'en France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était pas seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'était, en effet—trop peut-être—car à partir du jour où il eut cet instrument entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs sécher sur sa palette... Je fus obligé, pour qu'il se remît au travail, de «confisquer» le violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et deux heures le soir.

Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui dois beaucoup, car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier des artistes tels que Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse...

Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma générosité. D'autres à sa place se fussent cramponnés à moi et m'eussent saigné à blanc, mais lui se montra très digne, et j'eus toujours beaucoup de peine à lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu pour ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il... comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout.