Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était occupé par trois voyageurs seulement: deux vieux messieurs décorés et une jeune femme en deuil.

Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient ensemble et devaient descendre à Rouen.

Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus quoi, l'un des vieux messieurs adressa la parole à Manzana. Celui-ci répondit d'abord, par monosyllabes, et finit par donner libre cours à son habituelle faconde.

Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit à parler de la Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. A l'entendre, il avait là-bas d'immenses propriétés, employait plus de mille travailleurs et se proposait d'acheter prochainement plusieurs centaines d'hectares à la Guyane.

Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux messieurs, qui était un peu sourd, s'était même rapproché pour mieux l'entendre.

Mis en verve par les exclamations admiratives de ses voisins, Manzana pérorait, pérorait, lançait de grandes phrases ronflantes et semblait prendre plaisir à s'écouter parler. Dans le but d'émerveiller ses auditeurs et surtout la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de sa poche plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses ambassades et exhiba des photos de personnages officiels sud-américains.

—Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs, voici un gentleman que je crois bien reconnaître...

—C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de Ravendoz, président de la République de San-Benito... répondit Manzana, tout heureux d'étaler ses relations... Nous avons été élevés ensemble au collège de Ricuerdo...

Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz et ce fut pendant près de vingt minutes, entre Manzana et lui, un étourdissant dialogue auquel finirent par se mêler la jeune dame et l'autre voyageur.

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis préoccupé, je ne puis entendre les gens bavarder autour de moi...