Sans son goût pour l'étude, ce jeune homme, dont l'esprit était préoccupé de vagues projets d'avenir, aurait trouvé insupportable sa solitude. Mais l'hiver passa sans qu'il s'en aperçut. Vint la saison des sucres, et comme l'oncle Batèche parlait d'embaucher un jeune homme pour l'aider à faire couler sa sucrerie de huit cents érables, Paul Mirot lui offrit ses services, prétendant que cela lui ferait du bien. La tante Zoé lui fit observer qu'il trouverait peut-être le mois long. Mais son digne époux se récria. Ça lui apprendrait à travailler: ça le renforcirait; il avait les mains trop douces, des mains de bon à rien; si c'était pas bougrant! Bref, l'offre fut acceptée sans plus de manières.

L'entaillage des érables, aux premier beaux jours de soleil, n'est pas un jeu d'enfant. Il faut marcher dans la neige jusqu'à mi-jambe, souvent jusqu'à la ceinture, pour aller d'un érable à l'autre percer le tronc de la profondeur voulue, placer la goutterelle et y accrocher l'oblong récipient de fer-blanc destiné à recueillir l'eau sucrée. Cette opération, qui dura deux jours, faillit avoir raison de la bonne volonté du jeune homme, tombant de fatigue au retour à la maison et

douloureusement courbaturé le matin à son réveil. Mais quand les chemins furent tracés et les sentiers battus, la tournée que l'on faisait matin et soir, par les jours de grande coulée, et une fois par jour en temps ordinaire, devint pour lui un salutaire et agréable exercice. Il portait allègrement, au bout du bras, le seau rempli d'eau d'érable qu'il allait vider dans le tonneau monté sur sleigh en bois rond, traîné par deux chevaux. Quelquefois, l'oncle Batèche venait lui donner un coup de main, mais la plupart du temps il restait à la cabane à chauffer ses fourneaux et surveiller la cuisson du sucre. On mangeait dans le bois, sur un tonneau renversé, de bonnes omelettes au lard, d'appétissantes trempettes, et quand il fallait veiller la nuit pour faire bouillir la surabondance d'eau accumulée, Paul Mirot, étendu sur une peau de buffle, devant le feu, reposait délicieusement.

Au dehors, au-dessus de la cabane, la fumée montait vers le firmament étoilé et attirait les hiboux qui perchés sur les grands arbres d'alentour, faisaient entendre leur hou... hou... hou hou..., à intervalles réguliers. C'étaient les seuls bruits de la forêt dans la nuit claire et froide. Et pendant que l'oncle Batèche dormait dans un coin, affaissé par l'âge et les travaux de la journée, le jeune homme donnait libre cours à son imagination ardente, qui lui ouvrait différentes carrières où le succès, la gloire, les honneurs et l'amour l'attendaient pour le combler de joies rares et de félicités inexprimables. Il était aimé à la folie de la plus belle des princesses des contes de fées: il devenait, tour à tour, un général intrépide, chéri de la Victoire; un tribun irrésistible qui entraînait les foules; un grand artiste modelant le sein ou arrondissant le ventre d'une Vérité; un millionnaire semant l'or et les bienfaits sur ses pas.

Lentement, de jour en jour, la neige était disparue et le dégel complet du sol avait permis à l'herbe des champs de pointer peu à peu, en même temps que fleurissaient les pâquerettes hâtives des bois. Les sucres allaient finir, on songeait à dégrayer, lorsque l'oncle Batèche reçut une lettre du député Vaillant lui annonçant qu'en compagnie de son fils Jacques et de quelques amis de la ville, il viendrait passer le dimanche suivant à la cabane. Le bonhomme fut ravi de la nouvelle. Jusqu'au dimanche, il ne cessa de faire l'éloge de ce bon député, pas fier, pareil comme moé pi toé, qui n'oubliait jamais ses fidèles partisans. Pour des raisons différentes, son neveu n'était pas moins content de la visite annoncée. Il allait revoir son meilleur camarade de collège de Saint-Innocent, celui qui lui apportait des livres défendus qu'on lisait en cachette. Il ne se doutait pas, cependant, que cette rencontre déciderait de sa carrière.

Ce fut le père Gustin, le doyen des cochers du village, connu de dix lieues à la ronde, comme il le disait à qui voulait l'entendre, pour avoir les meilleurs chevaux du pays, qui amena les visiteurs. Le financier Boissec lui offrit une somme fabuleuse pour sa jument grise; mais la grise n'était pas à vendre. Horace Boissec, jouissant d'une grande fortune, était venu aux sucres parce que Marcel Lebon, directeur du Populiste, y accompagnait le député Vaillant: car cet homme qui s'était enrichi dans des spéculations plus ou moins avouables, avait maintenant la manie des grandeurs et le plus profond respect pour les journaux, dans lesquels il pouvait lire son nom imprimé. Le directeur du Populiste était pour lui un personnage plus considérable que l'archevêque de Montréal, que le pape même, malgré qu'il fut un fervent catholique à ses heures, surtout quand une colique importune lui faisait songer à la mort et à l'enfer. Le député de Bellemarie, que l'on disait ministrable, n'était pas non plus, pour lui déplaire; et Jacques Vaillant jouissait, en même temps, à ses yeux, de l'avantage d'être le fils du futur ministre et de l'importance que lui donnait son titre de journaliste.

Il y a des esprits faits pour se comprendre, comme il y a des mentalités si différentes qu'elles ne peuvent que s'ignorer toujours ou se combattre sans cesse, et c'est de la communauté d'idées et de sentiments que naissent les amitiés sincères et durables. Voilà pourquoi Jacques Vaillant et Paul Mirot éprouvèrent une joie réciproque à se retrouver après leur sortie du collège. Abandonnant les visiteurs de marque aux civilités rustiques de l'oncle Batèche et aux minauderies naïves de la tante Zoé, qui était venue à la cabane pour préparer l'omelette au lard, traditionnelle, les deux amis allèrent causer à l'écart. Ils avaient trop de choses à se dire, ils ne savaient plus par quel bout commencer. Ils s'entretinrent pendant quelques instants de propos indifférents. Puis, ils attaquèrent la grosse question de l'avenir, que l'on résout toujours à son avantage quand on a vingt ans. Jacques Vaillant apprit à Paul Mirot qu'il fondait de grandes espérances sur ses succès futurs dans le journalisme. Son père désirait lui faire étudier le droit, mais des avocats il y en avait déjà trop, il en connaissait qui crevaient de faim; tandis que des journalistes sérieux, savants, aussi sincère dans l'expression de leurs opinions que redoutables par la puissance de leur plume, on n'en découvrait pas encore au Canada.

Paul Mirot l'interrompit pour lui poser une de ces questions inutiles mais qui témoignent d'un intérêt profond:

--Ainsi, le journalisme te plaît beaucoup?