Le jeune homme évitait toute discussion et passait son temps à lire ou à se promener dans la campagne. Sa chambre était encombrée de livres qu'il avait rapportés d'un voyage à Montréal, et l'oncle Batèche ne comprenait pas qu'on puisse dépenser tant d'argent pour du papier et s'amuser à lire un tas de menteries.

Cependant, il n'osait pas crier trop fort, son pupille arrivait à sa majorité, et il lui faudrait rendre ses comptes qui étaient pas mal embrouillés.

Vint l'automne et Paul se prit d'une grande passion pour la chasse. Il partait le matin, le fusil sur l'épaule, quelques tartines de pain dans son sac, et ne rentrait que le soir, harassé de fatigue, quelquefois bredouille, mais rapportant souvent deux ou trois perdrix, un lièvre ou quelques écureuils.

Par un beau soir du mois de novembre, alors que la pourpre crépusculaire teignait de rougeoyante couleur les branches dénudées et le tapis de feuilles mortes, au bord d'une clairière le jeune homme aperçut une perdrix qui roucoulait sur un tronc d'arbre à demi renversé. Épauler, viser et faire feu fut pour lui l'affaire d'une seconde. Quelques morceaux d'écorce volèrent, et à travers la fumée de la poudre, le chasseur vit l'oiseau blessé prendre son vol pour aller s'abattre à deux cents pas, dans un chaume doré, sur la lisière du bois. Heureux de son exploit, il courut vers sa victime agonisante. Il se baissa pour la saisir, mais battant des ailes la perdrix lui échappa en lui laissant des plumes sanglantes aux doigts, et, s'élevant péniblement de quelques pieds au-dessus du sol, alla retomber un peu plus loin. Le soleil était disparu derrière la montagne, là-bas: il ne restait plus que de vagues lueurs de jour pour éclairer les tiges d'avoine coupées sur lesquelles l'oiseau gracieux criblé de plomb, par soubresauts, les plumes hérissées, les pattes en l'air, faisait ses dernières résistances. Impressionné malgré lui, le chasseur s'approcha, se pencha sur le gibier agonisant, et il lui sembla que les yeux vitreux de la bête innocente se fixaient sur lui, cependant que dans le calme de la nuit tombante l'écho lui apportait le glas des trépassés, du clocher du village de Mamelmont. La perdrix ne remuait plus, elle était morte, et il restait là, sans oser lui toucher, fasciné par la fixité de ces yeux toujours ouverts. Les ténèbres envahirent la plaine. Alors il se décida à mettre le gibier dans son sac pour rentrer à la maison.

Tout en poursuivant péniblement son chemin à travers les prés coupés et les guérets, une pensée l'obséda. Il se posa à lui-même cette question:

--On prétend que l'oeuvre de la création est parfaite, alors pourquoi faut-il tuer pour vivre?

Sans découvrir la solution qu'il cherchait, il se convainquit que, du moins, on ne devait pas tuer par plaisir, et de ce jour, il renonça aux jouissances que lui procuraient la chasse.

L'hiver canadien n'est pas sans charmes. Ces plaines blanches au clair de lune, ces arbres chargés de verglas que le soleil fait resplendir le matin, enchantent le voyageur qui, pour la première fois, jouit de ce spectacle. Mais la campagne, durant les longs mois de la saison rigoureuse, toute vie, toute activité semblent suspendues, et si l'on n'entendait de temps à autre un chien aboyer, le bruit des grelots d'un attelage qui passe, si l'on ne voyait la fumée s'échapper de la cheminée des maisonnettes semées ça et là le long des routes, on se croirait à jamais enseveli dans un désert de neige et de glace. Les distractions sont rares et à part les fêtes de famille, à Noël et au premier de l'An, les repas des Jours Gras, chacun vit chez soi, pour ainsi dire immobilisé dans l'attente du printemps. La jeunesse pendant le carnaval, donne bien quelque danses chez Pierre, Jacques ou Baptiste, où le violoneux de la paroisse, aux accords d'un violon éreinté, met en mouvement les belles filles à marier qui transpirent aux bras de leurs cavaliers; mais ces divertissements ne sont pas partout tolérés. De ces transpirations il est résulté, parfois, quelque grossesse mal venue, et ces accidents ont eu pour effet de jeter le discrédit sur le violon et la danse.

Du reste, Paul Mirot n'avait aucun goût pour ces réunions de jeunes gens s'entassant dans de petites pièces mal aérées, où l'acre parfum de chair humaine s'échappant des jupes tournoyantes et des corsages mouillés, rendait suffocante la chaleur produite par la promiscuité malsaine de tous ces êtres gesticulant et dominant la chanterelle par leurs battements de pieds sur le parquet, et leur gaieté bruyante. Une fois, seulement, l'un de ses anciens camarades d'école l'y avait entraîné et une belle fille le contraignit à danser avec elle. Aux bras de sa robuste partenaire, excité par l'odeur féminine, à peine atténuée d'un vague parfum d'eau de Cologne, il avait failli perdre la tête et faire des bêtises. Heureusement que la belle fille, douée des meilleures intentions du monde, n'entendait malice aux jeux de mains qui, s'il faut en croire le proverbe, sont presque toujours jeux de vilain. D'avoir pressé tant d'appas en sueur, sans la possibilité de se rafraîchir un instant, il revint de cette fête du carnaval campagnard, ayant fort mal à la tête et un peu mal au coeur. Et depuis, il avait renoncé aux chauds transports que procurent ces plaisirs rustiques.

Quant aux ripailles pantagruéliques qui avaient lieu tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, dans le voisinage, les époux Batèche et leur neveu n'y étaient jamais conviés. L'oncle Batèche ne voulait pas faire manger ses rôtis, ses pâtés chauds et ses saucisses par les amateurs de festins: il l'avait déclaré en plein conseil municipal et on lui en gardait rancune. D'ailleurs, la tante Zoé prétendait que les repas étaient d'invention diabolique, que c'était un crime de gaspiller tant de mangeaille pour remplir la panse d'un tas de salopset desalopes. Ces propos répétés de bouche en bouche, avaient causé un émoi considérable dans la paroisse. On en parla longtemps chez le marchand du village, après la messe, le dimanche, et à la porte de l'église. Aussi, à la fête de Noël, de même qu'au premier de l'An, Paul Mirot n'avait d'autre compagnie que l'oncle Batèche, discourant sur la culture de la betterave, et la tante Zoé, dévotement silencieuse.