Sur le quai, les employés se hâtaient de transporter les bagages; les voyageurs allaient et venaient, affairés. Il y avait de jolies femmes de gracieuses fillettes, des messieurs fort bien mis, des gamins à l'allure décidée, parlant l'anglais, de vrais petits américains. Parmi tous ces voyageurs, on découvrait quelques canadiens-français se rendant à Saint-Lambert ou à Saint-Jean, les deux seuls endroits où le train devait s'arrêter avant de franchir la frontière. Monter dans ce train, c'était déjà mettre le pied sur la terre étrangère. Sept heures et demie. Les colosses nègres, casquettes avec plaque en métal et tuniques à boutons
jaunes, postés à l'entrée des vagons Pullman, répétèrent pour la dernière fois, de leur voix de basse profonde: Sleeping for New-York! Puis le chef du train passa en criant: All aboard!... All aboard!... A l'avant l'énorme locomotive pouffait et laissait échapper de ses flancs des jets de vapeur sifflante, concentrant ses forces pour s'élancer à toute vitesse sur les rails mesurant l'espace immense à parcourir. Paul Mirot eut une minute d'hésitation, puis, abandonnant son sac de voyage au nègre qui l'invitait à monter, il s'élança sur le marchepied, le coeur gros, une larme au coin de la paupière. Il était temps, le train se mit aussitôt en mouvement.
Par la fenêtre près de laquelle il s'était assis, le jeune homme s'emplit les yeux de toutes ces choses du pays qui défilaient rapidement au passage du train, comme des images cinématographiques sur une toile. A cette heure, tout lui paraissait splendide, même les vilaines constructions enfumées longeant la voie. Devant les gares de Saint-Henri et de la Pointe Saint-Charles, le train passa à toute vitesse, pour s'engager ensuite sur le pont Victoria. Que l'immense Saint-Laurent était majestueux et calme par ce beau soir d'été! Sur ses eaux tranquilles on n'apercevait, au loin, que deux goélettes à voiles blanches et le bateau de Laprairie revenant vers la ville, tachant la limpidité du ciel d'une longue colonne de fumée noire.
Un arrêt de quelques minutes à Saint-Lambert, puis le train s'élança en pleine campagne. Partout de la verdure, des arbres feuillus, et çà et là, comme des grains de sel semés sur le tapis vert, des blanches maisonnettes, demeures paisibles et rustiques de l'homme des champs. Des troupeaux de vaches laitières des juments avec leurs poulains relevaient la tête au passage bruyant de la locomotive vomissant de la fumée et des charbons en feu. Paul rêvait maintenant de la vie au grand air, des joies saines du robuste paysan. Pourquoi n'était-il pas resté à Mamelmont, cherchant dans les rudes travaux de la terre la paix et l'oubli?
Mais le train filait toujours et, après avoir passé Brosseau et Lacadie, on arriva à Saint-Jean. Un arrêt de cinq minutes. Il eut envie de descendre, mais il n'en fit rien, redoutant un défaillance de sa volonté sous le coup d'une émotion qu'il avait peine à contenir. Devant la gare, des officiers de cavalerie mêlaient, dans le soir tombant, le rouge de leurs uniformes aux robes blanches des femmes. Il y avait là toute une joyeuse jeunesse, venue à la rencontre de quelques amis, qui, tantôt, irait valser au Yacht Club dont on apercevait la façade illuminée, sur le bord de la rivière, entre les arbres du parc public, voisin de l'école militaire. Cette petite ville où il n'était jamais venu, avait l'air d'un immense bosquet mystérieux, troué seulement par des clochers d'églises et quelques cheminées d'usines, qui, seuls enlevaient l'illusion que ce ne fut un véritable paradis terrestre. Le train reparti, le jeune homme ne vit plus rien. La nuit avait noyé toutes choses dans ses ombres indécises. Et ce fut à ce moment-là qu'il se sentit vraiment seul et malheureux plus que jamais. Sous l'étreinte de la douleur, il eut conscience qu'un homme nouveau allait naître en lui. Il s'en épouvanta. La jeune mère sentant ses entrailles se tordre dans les souffrances de l'enfantement doit éprouver une angoisse pareille. Cet enfant qu'elle va mettre au monde et à qui elle a attribué d'avance toutes les qualités, pourrait être, par un caprice de la nature, bossu, boiteux, ou bien idiot, méchant. Elle a rêvé pour lui une brillante destinée; qui sait ce que la vie lui réserve? A cet autre lui-même qu'adviendrait-il? se demandait Mirot. Serait-il un rêveur, un utopiste, ou bien un de ces hommes se marchant sur le coeur et pesant leurs actions au poids de l'or, bref, un homme pratique, réfractaire à tout sentiment généreux? Celui-là, qui n'aurait pas connu Simone, aimerait-il une autre femme, fonderait-il un foyer au pays qui vit naître George Washington et Edgar Poe?
Et pourtant plus que jamais, à cette heure, il le chérissait ce passé plein de rêves, d'espoirs trompeurs, d'élans enthousiastes, de baisers gourmands, de larmes et de souffrances aussi. C'est que toutes ces émotions juvéniles, toute cette sensibilité vibrante qui font si exquises les heures, par cette facilité qu'on a, à l'époque de la vraie jeunesse, d'aimer et de souffrir voluptueusement, il sentait bien qu'il ne les retrouverait plus, que c'était fini d'être jeune de cette façon. Ses larmes, désormais, s'il lui advenait de pleurer, seraient amères, et ses joies moins constantes et moins profondes. Celles qu'il lui arriverait d'aimer n'auraient plus cette auréole poétique que les beaux adolescents mettent au front de la femme.
A dix heures, le nègre à la disposition des voyageurs du wagon dans lequel il se trouvait, le nègre qui s'était emparé de son sac de voyage au départ de Montréal, avec un bon sourire entrouvrant ses lèvres lippues sur ses dents blanches, vint préparer son lit. Paul, après l'avoir considéré attentivement, se fit cette réflexion de noyé qui s'accroche à quelque grossière épave: "Que je voudrais être nègre, satisfait de bête comme celui-là." Il lui glissa un dollar dans la main en lui demandant:
--Where do you come from?