Trois semaines après la vente de sa ferme de Mamelmont, ayant réalisé en espèces tout ce qu'il possédait, Mirot retourna à Montréal où il devait demeurer deux ou trois jours avant son départ pour les États-Unis. Il n'y avait que quelques personnes auxquelles il tenait à faire ses adieux: Marcel Lebon, le peintre Lajoie, le docteur Dubreuil, le sénateur Boissec et le député Charbonneau. Quant à mademoiselle Louise Franjeu, elle ne pourrait lui demander de la rappeler au souvenir de son ancienne élève de McGill, car elle venait de partir pour la France.
La veille de son départ, il se rendit au cimetière de la Côte des Neiges, déposer quelques fleurs sur la tombe de celle qu'il avait tant aimée. Après avoir longtemps cherché, il trouva le petit tertre isolé sur lequel il s'inclina longtemps, revivant toute leur vie intime jusqu'au dénouement fatal. Puis, il revint par les sentiers ombragés de la montagne où des familles goûtaient sur l'herbe verte, où des couples à l'écart échangeaient des serments éternels que la brise printanière
emportait. Là-bas c'était la mort et l'oubli, ici la vie dans toute sa beauté et sa puissance créatrice. A ce contraste, il comprit le grand enseignement de la nature qui veut que l'homme vive dans l'avenir et non dans le passé afin que le présent soit fécond. Le soir, il alla à L'Extravaganza où, pour la première fois, il avait aperçu la silhouette charmante de Simone. Le spectacle était le même et la vue des jolies danseuses lui fit oublier un instant que des figures étrangères seules l'entouraient, qu'à la sortie du théâtre il ne verrait pas la personne dont le souvenir l'avait ramené en ce lieu.
La journée du lendemain, il la passa à faire ses malles, qu'il fit transporter à la gare où il les soumit à l'examen de la douane, après avoir acheté son billet pour New-York. A six heures, tout était terminé. Le
train du Delaware & Hudson, dans lequel il avait retenu une place de wagon-dortoir partait de la gare Bonaventure à sept heures et demie.
Il lui restait donc une heure et demie pour aller prendre un bon repas avant de partir. Mais, lorsqu'il fut attablé dans un restaurant voisin de la gare, c'est en vain qu'il essaya d'avaler quelques bouchées. La fièvre du départ, le malaise qui s'empare de celui qui s'en va en songeant à tout ce qu'il laisse et qu'il ne reverra peut-être jamais.
C'était un beau soir de fin de mai, un de ces soirs inspirant des vers tendres au poète, un soir que la nature semblait avoir créé tout exprès pour donner à celui qui allait quitter la terre natale, un souvenir glorieux de son pays. Car, c'était sans doute en signe d'adieu que les rayons du soleil descendu vers l'horizon faisaient resplendir avec tant d'éclat les clochers et les dômes des édifices, incendiaient les immenses fenêtres de la gare. Du moins, ce fut l'impression attendrissante qu'en éprouva Paul Mirot en revenant du restaurant.