temps et de la débauche. Quant au petit Dumas, c'était un Dumas plus grand, mais avec la même figure bestiale, le même regard stupide et méchant. La misère et le vice avaient réuni ces deux êtres, si différents autrefois. La blonde du beau pierre Bluteau, vieillie et perdue, s'était fait de l'élève ignorant et bête, un soutien et un pourvoyeur de clients que pouvaient tenter encore ses charmes avilis et fanés.

Le jeune homme n'entendit pas la fin des remarques du président des assises ni le prononcé de la sentence, car il n'était plus au palais de justice, mais à l'école. L'institutrice allait bientôt l'interroger et, sournoisement, le petit Dumas lui faisait la grimace en l'appelant Pique. Depuis des années, il l'avait oublié ce surnom et, cependant, il était resté Pique comme autrefois. Son caractère n'avait pas changé, il demeurait, malgré l'âge et l'expérience, l'enfant tendre et sensible, fier et enthousiaste, attiré par la lumière et la beauté comme le papillon vivant de soleil et butinant la fleur. Petit, il s'était heurté à la sottise et il s'y heurtait encore; petit, il avait souffert par le coeur et l'esprit, et il souffrait de même aujourd'hui. Depuis qu'il avait échangé la culotte contre le pantalon, qui est la robe virile des temps modernes, il s'était battu avec bien d'autres Dumas. Pour se défendre, en guise de bâton armé d'un clou pointu, il avait manié la plume. Comme au temps où il était écolier, s'il eut voulu s'incliner bien bas et faire sa cour aux personnages détenant le pouvoir, choyé, comblé d'éloges, il eut récolté de beaux prix. Mais lorsqu'on avait tenté de le contraindre à dissimuler ses sentiments, son geste avait toujours été le même que lorsqu'il jeta par terre l'adresse enrubannée, devant monsieur le curé et les commissaires d'écoles ahuris.

Le lendemain, Paul Mirot partit pour Mamelmont, terminer sa convalescence. L'oncle Batèche et la tante Zoé le trouvèrent bien changé. La tante pensa tout de suite à la mauvaise femme, et chaque fois que son vieil époux voulait faire allusion à celle qu'il avait considéré un instant comme sa future nièce, elle lui faisait signe de se taire. Bientôt ce fut la saison des sucres, puis le printemps radieux avec sa verdure et ses oiseaux. Après un mois de cette vie au grand air, le jeune homme se sentit de nouveau fort et courageux. C'est alors qu'il envisagea froidement le problème de l'avenir. Retourner à Montréal, reprendre le métier de journaliste, il ne fallait plus y penser. Il avait bien la ressource de demeurer à la campagne, de s'intéresser à l'agriculture; mais il n'était pas encore à l'âge où l'on renonce avec joie à l'existence fiévreuse et passionnante des villes, un fois qu'on y a goûté. Son ami Vaillant, dont il avait reçu plusieurs lettres, le pressait de plus en plus d'aller le rejoindre à New-York où il trouverait tout de suite amitié et situation. Flora joignait ses instances à celles de son mari et lui promettait de lui faire épouser la plus belle et la plus riche de ses compatriotes. Son coeur et sa raison le convainquirent que c'était là le parti le plus sage à prendre.

De Germaine Pistache il n'avait pas eu de nouvelles

depuis la terrible épreuve qui avait failli lui coûter la vie, lorsqu'un jour, en lisant le journal, il apprit son mariage avec Pierre Ledoux, le bourbonien. Une lettre de Marcel Lebon, qu'il reçut le lendemain, lui donna des détails plus complets concernant ce mariage. Lebon racontait que le rédacteur de La fleur de Lys paraissait bien chaste en se rendant à l'autel unir sa destinée à celle de la jeune fille qu'il s'était juré d'arracher aux frivolités du monde pour en faire une sainte. Il avait orné le revers de sa redingote, pour cette circonstance solennelle, de nombreux insignes de piété en celluloïde. Lebon assistait à la cérémonie et il avait remarqué que la sémillante Germaine paraissait bien triste. Ce mariage, du reste, avait surpris tout le monde, et on affirmait que c'était à la suite d'un chagrin d'amour et sur les instances de son oncle, le jésuite, que la jeune fille avait consenti à épouser La Pucelle.

Ce furent une tristesse et un regret de plus pour Paul Mirot, que de savoir celle qui lui avait inspiré un bien tendre sentiment, à laquelle il eut déclaré son amour le soir du bal du Windsor, s'il avait été libre, enchaînée pour la vie à ce visqueux personnage.

Et c'est ce qui le décida, définitivement, à s'en aller au plus tôt refaire sa vie sur une terre étrangère.

Une fois la chose résolue, il régla immédiatement ses affaires. Un acquéreur se présentait pour sa ferme, il la vendit, avec l'assentiment de l'oncle Batèche qui désirait depuis longtemps aller vivre de ses rentes au village où la tante Zoé pourrait se rendre à l'église tous les jours, autant de fois que cela lui ferait plaisir. Seulement, ces vieilles gens qui l'avaient élevé, regrettaient de le voir partir pour aller si loin. Il les consola en leur disant qu'on lui offrait une situation magnifique qu'il ne pouvait refuser, et qu'il reviendrait les voir avant longtemps, quand il serait aussi riche que le roi d'Angleterre.