Ainsi furent épargnés à Paul le supplice des apprêts funéraires, la torture de voir se décomposer la forme matérielle de l'être aimé qui, à chaque minute sur son lit de parade, semble mourir davantage, le spectacle obligatoire des visites sympathiques violant le mystère de la chambre mortuaire, la corvée accablante des funérailles.
La maladie et la mort de Simone, qui mirent la vie de Mirot en danger et l'éloignèrent du monde extérieur pendant plus d'un mois, lui firent aussi ignorer l'article outrageant pour vaillant et ses amis, publié dans La fleur de Lys sur le bal de l'hôtel Windsor, un hôtel protestant. Le vertueux Pierre Ledoux terminait cet article en affirmant que Satan en personne avait déployé toutes ses pompes et accompli toutes ses oeuvres à ce bal maudit où des jeunes filles innocentes et pures avaient été conduites par des parents orgueilleux et sans foi. Le jugement de Dieu serait terrible, surtout pour ces derniers.
X
ALL ABOARD
Paul Mirot fut pendant plus de trois semaines très grièvement malade. Le docteur Dubreuil, que l'avait installé dans une chambre du logement qu'il occupait avec sa soeur, le soigna comme un frère, et ce fut grâce à ces soins de tous les instants qu'il réussit à le ramener à la santé et à le sauver de la folie, que le médecin redoutait surtout au début de la maladie.
Jacques Vaillant et sa femme étaient venus bien des fois s'asseoir au chevet du malade. Ces deux fidèles amis ne partirent pour New-York qu'après avoir reçu du docteur Dubreuil l'assurance formelle que Mirot ne courait plus aucun danger. La convalescence serait un peu longue, leur avait-il dit, mais la guérison certaine. Le jeune homme devait quitter la ville aussitôt que son état le permettrait, et aller passer quelques mois à la campagne, dans le calme le plus absolu. Ensuite, son ami Vaillant pourrait l'inviter à le rejoindre à New-York, comme il en avait l'intention.
Un événement imprévu retarda quelque peu le départ de Paul Mirot pour Mamelmont. Un certain Hyacinthe Nitouche, un Paladin, reporter à l'Éteignoir, l'ayant insulté publiquement un jour qu'il se rendait chez son éditeur, rue Saint-Paul, pour terminer le règlement de ses affaires avant de partir, il s'en suivit une prise de corps en pleine rue et les deux combattants furent arrêtés. Paul déposa une plainte contre Nitouche et le dix-sept mars, la cause s'instruisit devant un magistrat de police. Des témoins établirent que le Paladin avait été l'agresseur et le juge le condamna à vingt sous d'amende ou une heure de prison.
Le terme de la Cour du Banc du roi était ouvert depuis deux jours. Avant de quitter le palais, le jeune homme eut la curiosité d'assister à la séance de la cour d'assises. Son avocat lui avait dit qu'à cette séance, le juge devait prononcer la sentence dans l'affaire de la femme Jobin, trouvée coupable la veille par le jury, en même temps que son complice Dumas. Ces noms de Jobin et Dumas le frappèrent et il voulut voir ce que c'était. Il s'agissait d'un vol sur la personne, compliqué d'un détournement de mineure. La femme Jobin tenait un magasin de tabac et de liqueurs douces, avec le nommé Dumas, qui était le souteneur de l'établissement. En arrière de la boutique on louait des chambres à tout venant, des chambres garnies... c'est-à-dire pourvues de femmes habituées du lieu. Un homme de la campagne avait été amené à cet endroit par Dumas et livré aux entreprises hardies de la femme Jobin et d'une fille mineure, qui l'avaient soulagé de tout son argent. La victime, d'abord, et les parents de la petite fille, ensuite, s'étaient plaints en justice, et de là l'arrestation des tenanciers de ce mauvais lieu. Paul Mirot causait avec Luc Daunais, le reporter de la police au Populiste, lorsqu'on introduisit les prisonniers. Par un sentiment de curiosité déjà en éveil, il leva les yeux sur eux, et les traits des deux misérables, quoique bien changés, lui rappelèrent ceux de son ancienne institutrice à Mamelmont, et du vilain camarade avec lequel il s'était battu à l'école. Quand le juge les désigna par leurs noms et prénoms et fit quelques remarques sur leurs antécédents il n'y eut plus de doute possible pour lui. D'ailleurs, l'ancienne institutrice avait conservé quelques vestiges de sa beauté, malgré les flétrissures du