--Enfin, c'est toi! C'est toi!... Maintenant je ne souffre plus, je n'ai plus peur de mourir puisque tu es là, que tu vas rester toujours là, près de moi.

--Pardonne-moi, je ne savais pas... J'aurais dû venir hier.

--Je n'ai rien à te pardonner. C'est moi qui ait été méchante, qui t'ai fait de la peine. On a voulu m'arracher de toi et on m'a tuée... Oui, hier, en apprenant que tu ne viendrais pas... que tu irais à ce bal où tu verrais d'autres femmes plus belles que moi... j'ai eu peur de te perdre pour toujours. Alors, la jalousie m'a mordu au coeur... je suis partie... j'ai été là-bas... dans la neige... pour voir si elle y serait, cette Germaine. J'ai attendu au froid... le vent me glaçait... je sentais la neige me descendre dans le cou, entre les épaules... mais je voulais voir... et j'ai vu. C'était fou, mais on ne raisonne pas... vois-tu... dans ces moments-là. Je sais bien, maintenant que tu ne peux pas l'aimer... que tu n'aimes que moi... que tu n'aimeras toujours que moi.

--Oh! ça, je te le jure! Mais ne te fatigue pas, je t'en prie. Repose-toi bien. Sois tranquille, je vais rester là dans ce fauteuil, tant que tu ne seras pas guérie. Et après, nous ne nous quitterons plus, nous serons encore plus heureux qu'avant.

--Plus heureux, est-ce possible?... Je veux bien t'écouter...Et si l'on vient pour m'arracher de toi... au nom de Dieu qui a voulu que nous nous aimions... tu me défendra contre tous... contre moi-même.

Et ce fut pendant neuf longs jours la lutte terrible, angoissante contre la mort qui menaçait cette vie si chère, se poursuivant avec des alternatives d'espoir et de découragement. Paul Mirot mangeait à peine, sommeillait quelques heures chaque nuit, dans un fauteuil, près du lit de la malade qu'il refusait de quitter, même un instant. Parfois il sentait une torpeur l'envahir, ses oreilles tinter le signal de l'épuisement, mais, quand même, il s'obstinait à demeurer à son poste. Jacques Vaillant et Flora passaient aussi des heures auprès de Simone. Il avaient remis leur départ à la quinzaine et Uncle Jack, rappelé à New-York, pour des affaires pressantes, n'avait pu les attendre. On n'épargna rien pour tenter de sauver madame Laperle, mais ce fut inutile.

Elle mourut dans la nuit du treize février. Paul Mirot était seul auprès d'elle à ce moment suprême. Simone qui, depuis la veille, ne paraissait avoir conscience de rien de ce qui se passait autour d'elle, fit entendre une faible plainte. Le jeune homme se précipita vers la malade qui le cherchait du regard. Elle lui fit signe de se pencher, de la prendre. Il essaya de la soulever un peu. Alors elle s'accrocha désespérément à lui, en articulant péniblement ces dernières paroles: "Je ne veux pas... je ne peux pas te quitter... je t'aime!"

Puis, son étreinte se desserra, sa tête retomba en arrière, et Paul Mirot vit passer dans ses yeux grands ouverts, toute son âme qu'elle lui donnait. C'était la fin. Son oeil se voila, ses membres se raidirent, un dernier soubresaut l'agita, telle la perdrix que Mirot avait tuée un soir d'automne, expirant à la lisière du bois, dans la chaume que dorait le crépuscule. Cette pensée, plus amère que la mort, lui vint à cette minute terrifiante, que c'était encore lui le meurtrier.

Fou de douleur, il tenta de la ranimer, palpant ce corps qu'il avait si souvent tenu dans ses bras, y cherchant un peu de vie, un peu de chaleur, baisant ces lèvres déjà froides qu'il essayait de réchauffer sur sa bouche. Il lui parla de leur bonheur passé, il lui jura qu'elle seule avait enchanté sa vie et l'enchanterait toujours. Protestations inutiles et tentatives vaines. Les yeux vitreux de la morte le fixaient, impassibles. C'en était trop, après tant de fatigues et d'angoisses. Il sentit un cercle de fer lui enserrer le front, des choses confuses passèrent devant ses yeux, et une sensation de vide, de néant l'envahit. Il ne souffrit plus, il ne pensa plus, il se sentit plus, il s'affaissa sur le cadavre qu'il avait tenté de ressusciter.

Le docteur Dubreuil, qui arriva quelques minutes plus tard, trouvant sa patiente morte et son jeune ami dans la position où il était tombé, craignit pour les jours de Mirot et le fit transporter immédiatement chez-lui, afin de le surveiller de près, laissant à l'épouse délaissée de Dieudonné Moquin la mission de prévenir Jacques Vaillant, qui devait rendre les dernier devoirs à sa parente défunte.