--Un couple!
--Oui, un couple de gondoles, elles pourraient se reproduire et ça coûterait moins cher.
Un éclat de rire formidable fit sursauter les amoureux qui s'enfuirent, sans être vus des échevins discutant une aussi grave question.
Rentrée dans la salle de bal, la jeune fille voulut danser encore. Ses parents, qui ne savaient rien lui refuser, consentirent à la laisser aux soins de Mirot, qui la reconduirait chez-elle, et s'en allèrent, confiants dans l'honnêteté de leur unique enfant.
Il était tombé beaucoup de neige durant la nuit et il faisait une tempête effroyable. C'était le coup de février. Devant l'hôtel et dans la rue Windsor, le vent d'ouest descendant des hauteurs du Mont Royal, balayait la neige en tourbillons aveuglants, ce qui rendait la circulation difficile. Les tramways mêmes étaient enneigés et ne passaient plus. La maison des Pistache se trouvait située très loin, dans le haut de la rue Saint-Denis, et le trajet de l'hôtel Windsor à cet endroit dura plus d'une heure, à cause de l'obstruction des rues par les bancs de neige. Au fond de la voiture, Germaine, toute frissonnante, s'était laissée envelopper dans les bras de Paul et paraissait bien heureuse. Oh! vivre ainsi, toute la vie, s'appuyant l'un sur l'autre dans les bons comme dans les mauvais jours, être deux et ne faire plus qu'un en attendant qu'un troisième arrive pour les lier davantage, les unir plus étroitement. Le mot qui aurait pu amener la réalisation de ce désir d'une existence meilleure et plus douce, faire réelle cette vision de bonheur, vint plusieurs fois sur les lèvres du jeune homme, mais il ne le dit pas. L'ombre de Simone était entre eux, les séparait. Le moment n'était pas venu. Il fallait attendre encore. Cette ombre, il la voyait se dresser devant lui, menaçante et accusatrice: c'était le dos du cocher juché sur son siège, du cocher jurant quand le sleigh menaçait d'être renversé par les bonds et les écarts du cheval se débattant dans la neige. Le voyage fut plutôt silencieux, et la jeune fille parut triste en le quittant, déçue, parce qu'il ne lui avait rien dit de ce qu'elle espérait. Le retour ne fut pas gai pour lui, non plus. Quand il arriva chez-lui, transi de froid et accablé de sommeil, il était près de six heures du matin.
Paul ne songeait plus qu'à une chose: dormir. Il enleva son paletot à la hâte, jeta son habit sur un fauteuil et, au moment où il s'approchait de sa toilette pour ôter son faux col, il y trouva un billet griffonné à la hâte, apporté durant son absence. Ce billet déposé là, à quatre heures du matin, lui apprenait la maladie subite de Simone qui réclamait dans son délire, sa présence auprès d'elle. Au bas du papier, il lut la signature de l'ancienne couturière. Ainsi, pendant qu'il s'amusait au bal où elle l'avait supplié de ne pas aller, pendant qu'il se laissait prendre au charme de cette Germaine, qu'il détestait maintenant, qu'il accusait injustement d'avoir voulu le séduire en se faisant accompagner jusque chez elle, Simone qu'il avait tant aimée, à qui il devait d'avoir surnagé au naufrage de ses illusions, d'avoir résisté aux déboires que l'attendaient au début de son apprentissage de journaliste, cette femme qui l'avait fait homme, agonisait. Et il n'était pas là pour répondre à son premier appel. En ce moment sa conduite lui paraissait tellement odieuse qu'il eut accepté n'importe quel châtiment pour lui épargner une minute de souffrance.
La tempête continuait de plus belle et il fallut au jeune homme plus d'une demi heure pour se rendre au petit appartement de la rue Peel, en marchant péniblement dans la neige jusqu'à mi-jambe. Ce fut la femme Moquin qui le reçut. Il l'interrogea aussitôt avec anxiété. Elle lui apprit que madame Laperle, après avoir lu la réponse à la lettre qu'elle lui avait envoyé porter, pleura beaucoup; puis, qu'elle était sortie par cette tempête, sans prendre le temps de s'habiller chaudement, et qu'elle n'avait pas voulu lui dire où elle allait. Revenue vers onze heures, toute mouillée d'avoir marché dans la neige, toute grelottante de froid, elle eut une nouvelle crise de larmes, suivie de frissons auxquels succéda une fièvre intense. Quelques minutes après trois heures, elle l'avait supplié d'aller chercher celui qu'elle appelait sans cesse dans son délire. Elle eut beaucoup de difficulté à se rendre chez lui par ce temps affreux et y laissa le billet qu'il avait trouvé sur sa toilette. Depuis, le docteur Dubreuil était venu, et sous l'effet des calmants, Simone reposait.
La douleur du jeune homme augmenta encore d'intensité en écoutant ce récit et il se précipita dans la chambre de la malade, dont la respiration difficile et la figure empourprée révélait la gravité de son état. C'était la pneumonie si dangereuse, même pour les tempéraments les plus robustes, dans notre climat rigoureux. Le jeune homme s'agenouilla à côté du lit, prit la main de Simone dans les siennes et étouffa ses sanglots dans les plis de l'épaisse couverture avec laquelle on avait enveloppé sa malheureuse amie. Il perdit ainsi la notion du temps et ne se releva que vers les huit heures pour se pencher sur Simone qui s'éveillait et demandait à boire. Elle but avidement le breuvage qu'il lui présentait et ne le reconnut pas tout de suite, le prenant pour le médecin. Mais ayant posé la tasse sur la table de nuit, il entoura de ses bras sa belle tête à la chevelure en désordre, baisa ses lèvres brûlantes en lui murmurant:
--Pardon! Pardon!
Simone eut un cri de joie et se suspendit à son cou: