--C'est bien cela, monsieur. Je croyais retrouver ici mon ami Vaillant; mais on m'a dit qu'il était absent.

--Il est parti, ce matin, par le premier train, pour Sainte-Marie Immaculée, une nouvelle paroisse dans le nord, où l'on inaugure une chapelle. Il va nous revenir sanctifié, abruti et plein de puces. Car il y a, paraît-il, beaucoup de sable dans ce pays-là; et, vous savez, sans doute, que là où il y a du sable, il y a des puces. Ces petits voyages de désagrément, ce n'est pas ce qu'il y a de pis pour un journaliste avide de se renseigner sur les moeurs canadiennes... mais, parlons de vous. Vous voulez absolument faire du journalisme?

--C'est mon plus grand désir, monsieur.

--Eh bien! vous avez tort.

--C'est si beau, renseigner le public!

--Le public, on l'exploite au profit des autres, de ceux qui ont intérêt à le tromper.

--Cependant, monsieur le député Vaillant...

--Oui, je sais. Monsieur le député Vaillant peut être de bonne foi, il n'a jamais fait de journalisme lui, il ne connaît pas les dessous de notre métier. Il est mandataire du peuple, par conséquent esclave de l'opinion, mais son esclavage vaut encore mieux que le nôtre. Dans sa lettre, il me parle de vous, de votre oncle Batèche, un de ses fidèles partisans de la paroisse de Mamelmont, la paroisse la plus libérale du comté de Bellemarie. Vous avez du talent, c'est tout naturel qu'il vous pousse dans les journaux, votre reconnaissance pourra lui être utile un jour ou l'autre. Moi, je vous parle en homme d'expérience et avec le plus parfait désintéressement. Vous arrivez de la campagne, vous ne savez pas ce que c'est que la vie fiévreuse et ingrate qui vous attend ici. Quand je suis entré à ce journal, j'étais jeune comme vous, le coeur débordant d'enthousiasme, comme vous, je me voyais déjà sacré grand homme, dominant l'univers, en livrant ma pensée à la vénération des foules. Il y a vingt ans que je suis dans le journalisme et il ne m'a pas encore été permis de dire ce que je pense. J'écris pour Troussebelle, j'écris pour Vaillant, j'écris pour Boissec, qui me paie de plantureux dîners au Club Canadien, ou ailleurs, et s'imagine, l'imbécile, que cela fait mon bonheur; j'écris même pour de petites dames qui ont leurs influences et en profitent pour venir me montrer leur... état d'âme. J'avoue que c'est quelquefois le côté le plus intéressant du métier. Pour moi-même, je n'ai jamais rien écrit; mes convictions, je les cache précieusement; la Vérité, je l'entortille n'importe comment avec ce qu'on me donne; je blanchis les noirs et je noircis les blancs sur commande.

--Pas possible!

--Ça vous étonne, jeune homme, et pourtant vous ne connaissez encore rien des petites misères du métier. Je vous réserve le plaisir d'en faire vous-même la découverte, si vous persévérez dans votre résolution. J'ajouterai seulement, pour refroidir tant soit peu votre bel enthousiasme, que nos grands journaux ne sont pas faits pour instruire le peuple par la libre discussion des questions politiques, scientifiques, sociales ou autres, en un mot de tout ce qui peut éclairer les masses ignorantes et crédules. Qu'est-ce que ça peut faire aux actionnaires du Populiste et à ceux dont ils ont l'appui intéressé, que le public s'instruise, que la société s'améliore par la science et la raison? Ce sont leurs intérêts qu'ils ont sans cesse en vue. Le journal ne critique que ce qui peut être nuisible au parti qu'il défend ou aux recettes qu'il encaisse. Quant à la louange, elle se vend à tant la la ligne pour les obscurs, pour les annonceurs; tandis que les puissants du jour paient en faveurs et protections, les pouvoirs tyranniques, en intimidations et menaces. Et du directeur jusqu'au dernier des reporters, le rouage fonctionne sous la même impulsion. Moi, je suis la grande roue et rien de plus. Mon talent, j'en fais un bel usage: je couvre de fleurs de rhétorique le premier idiot à qui il est utile de faire la cour; je défends, avec une égale souplesse, les bonnes et les mauvaises causes. Je suis dans la forme, le fond m'est étranger.