--Alors, vous me conseillez de faire autre chose?
--Autre chose! n'importe quoi! Choisissez une profession libérale. Avocat, si le droit vous embête, vous pourrez vous lancer dans la politique. Médecin, si la clientèle se fait trop attendre, vous inventerez une nouvelle drogue, ouvrirez un dispensaire sous le patronage d'une société de charité et le succès viendra, avec le temps. Si vous avez le compas dans l'oeil, faites vous architecte ou ingénieur. Et à défaut de tout cela, il y a encore le commerce qui offre beaucoup de chances de succès. La carrière commerciale est la plus avantageuse dans un jeune pays comme le nôtre. On y fait fortune très vite. Ceux que le hasard favorise quelque peu ont bientôt chevaux, voitures de luxe et maison princière rue Sherbrooke. Les journalistes n'ont rien de tout cela. Ils vont même à pied quand il y a des barbiers et des garçons de buvette qui se prélassent en automobile. Et je me demande parfois si cela n'est pas juste, s'il n'y a pas moins de mal à abrutir les gens avec des alcools, s'il n'est pas moins inhumain de leur écorcher la figure avec un rasoir, que de leur imposer la lecture de journaux destiné à les tromper et à fausser leur jugement?
--Tout ce que vous dites là me paraît si étrange que je ne sais vraiment que faire.
--Prenez le premier train et retournez à la campagne. Vous pourrez réfléchir tout à votre aise en respirant l'air vivifiant et pur passant sur les prairies parfumées de trèfle. Peut-être que le charme de la nature renaissante et féconde vous donnera l'idée de vous faire agriculteur. C'est ce que je regrette, moi, de n'avoir pu vivre loin de la ville, d'une existence faite de calme et de joie saine, les pieds dans la verdure, le front levé vers le ciel bleu. Les odeurs que montent de la terre que le soleil caresse, valent mieux que la poussière des salles de rédaction. Ici, c'est l'esclavage: là-bas, c'est la liberté. A vous de choisir.
--Vous avez sans doute raison; peut-être retournerai-je à Mamelmont, ce soir. Mais, si je restais, quand même?
--Dans ce cas revenez demain matin, à neuf heures, je tacherai de vous employer à quelque chose.
Après avoir remercié le directeur du Populiste de l'intérêt qu'il avait bien voulu lui témoigner, Paul Mirot s'en alla au hasard, par les rues de la ville, ne sachant que penser de ce qu'il venait d'entendre, songeant à l'avenir qui lui apparaissait maintenant rempli de mystères et de dangers. Rue Saint-Laurent les marchands juifs, à la porte de leurs boutiques, l'invitèrent à entrer: Want a suit gentleman?... Big sale here, to-day!... The cheapest day, the last day of the big sale! Des femme passaient, le frôlant, les unes laides, les autres jolies; des hommes affairés allaient et venaient, d'autres marchaient plus lentement, en flâneurs, le cigare aux lèvres, la canne sous le bras. Le jeune homme, d'abord étourdi par ce va-et-vient continuel, accompagné du bruit agaçant des tramways, mêlé au toc-toc régulier du trot des chevaux sur l'asphalte, reprit bientôt son sang-froid et s'amusa de ce spectacle nouveau pour lui. Midi venait de sonner aux églises de la métropole. Une petite ouvrière aux lèvres rouges, au regard prometteur, sortant d'un atelier de modiste, se trouva face à face avec lui, et il se rangea poliment pour la laisser passer. La belle enfant lui sourit. Plus loin, une grande brune, déhanchée, le toisa de la tête aux pieds et lui murmura en passant: Come Deary, I love you! Ces
femmes de la ville, assurément, ne ressemblaient pas à celles de Mamelmont: elle paraissaient aimables et hospitalières. Mais, Paul Mirot évita de répondre à cette trop chaleureuse invitation et pressa le pas. Il se rappela avoir entendu parler de vilaines créatures, perfides et malsaines qui perdent les hommes et surtout les jeunes gens. A quels signes pouvait-on les reconnaître, celles-là? Voilà ce qu'on avait négligé de lui apprendre au collège de Saint-Innocent. La petite ouvrière, toute en sourire, ne paraissait pas méchante; l'autre non plus, la grande brune, malgré son air effronté et sa démarche provocante. Du reste, ce n'était pas le moment pour lui de chercher une âme sympathique et féminine, dans cette multitude de figures inconnues. Son ami Jacques lui expliquerait, le conseillerait.
Un besoin impérieux réclama toute son attention: il avait faim.