Dans un petit restaurant à quinze sous, il s'attabla devant un potage d'origine douteuse, suivi d'un plat de viande dont il n'aurait pu dire le nom, et s'emplit tant bien que mal l'estomac, en attendant mieux. Retournerait-il à la campagne le jour même? Marcel Lebon le lui avait conseillé, mais il ignorait la monotonie de son existence, là-bas, entre la tante Zoé, à la piété ignorante, et l'oncle Batèche, revenant toujours à son idée de la culture de la betterave qui enrichirait toute la paroisse, si le conseil municipal voulait s'en mêler. Et puis, c'était lâche de se rendre avant d'avoir combattu, pour un soldat de la pensée, peut-être encore plus que pour celui que l'on pousse en avant, sous les balles et la mitraille, quand il ne sait pas au juste pour qui ou pour quoi il va se battre et se faire tuer. Et que penserait de lui son ami Jacques et le député Vaillant qui l'avait si chaleureusement recommandé? C'était là le problème difficile s'imposant à son esprit depuis son entrevue avec le directeur du Populiste. Il en était à l'affreux pudding au raisin et n'avait encore rien décidé.
Le hasard vint à son secours.
Un grand jeune homme, vêtu d'un pantalon de flanelle et d'un veston noir, un faux panama à la main, vint s'asseoir, sans cérémonie, au bout de la table où Paul Mirot achevait son triste repas. On était en mai et la température, plutôt fraîche, n'autorisait pas encore une semblable tenue. Ce devait être un fameux original que cet individu? A peine assis, son panama
posé sur le coin de la table, il sortit un mouchoir de sa poche et s'épongea le front en s'exclamant: "Sapristi, qu'il fait chaud!" Il répéta la petite phrase deux ou trois fois, avec le même geste. Voyant que son voisin n'avait pas l'air disposé à engager la conversation, il lui demanda:
--Ne trouvez-vous pas, mon jeune ami, qu'il fait chaud?
--Mais, non, monsieur, je suis très bien.
--Oh! c'est que, moi, je cours comme un fou depuis le matin. J'ai cette affaire Poirot sur les bras. La femme vient d'être arrêtée; le mari est mourant à l'hôpital Notre-Dame. J'ai pour le moins trois colonnes de copie à donner à l'imprimerie avant trois heures... Sapristi qu'il fait chaud!
--Vous êtes dans les journaux, monsieur?
--Comment, vous ne me connaissez pas? C'est singulier! Tout le monde me connaît. Solyme Lafarce, c'est le nom dont mon père m'a fait présent. Un joli nom, n'est-ce pas? Il a, du reste, oublié de me donner autre chose. Mais je ne suis pas en peine pour me tirer d'affaire. Vous l'avez deviné, je suis reporter à L'Éteignoir, le plus grand journal du pays, le mieux renseigné, grâce à moi surtout qui, moyennant un salaire considérable, depuis dix ans, lui fournit des primeurs dans tous les crimes qui se commettent à Montréal et à deux cents milles à la ronde.