--C'est une femme de la meilleure société à qui Poirot donnait rendez-vous, tous les mardis, dans une maison hospitalière de la rue Victoria.
--Ah!
--Je la connais très bien.
--Vous connaissez tant de monde.
--Je connais aussi madame Poirot. C'est une femme d'une énergie de fer et pas commode, d'une laideur qu'aucun charme particulier n'atténue. Quand elle a découvert le pot aux roses, ça n'a pas traîné longtemps: un coup de rasoir et ça y était.
Solyme Lafarce illustra l'aventure abominable d'un geste qui ne laissa aucun doute à son interlocuteur sur la nature de l'attentat criminel. Le fameux reporter, tout en dévorant un plat de hachis qu'on venait de lui apporter, ajouta:
--Vous comprenez, on ne peut donner crûment tous les détails de cette affaire scabreuse dans un journal qui pénètre partout, qu'on reçoit dans les meilleures familles. Mais, comme j'excelle dans l'art de dire les choses à mots couverts, on les trouve quand même dans mon compte-rendu, sous une forme décente. Et, je parle de l'immoralité qui nous envahit de plus en plus, grâce aux mauvaises lectures, aux mauvais théâtres; j'insiste sur le danger de la diminution de la foi remplacée par les idées nouvelles qui, si on n'y met un frein, feront disparaître bientôt jusqu'au dernier vestige de nos moeurs patriarcales. Quant à la malheureuse qu'on a arrêtée après son crime, que bien des gens trouveront excusable, j'ai recueilli les témoignages les plus touchants en sa faveur: elle communie tous les premiers vendredis du mois, elle est d'une vertu inattaquable, et l'on prétend que c'est surtout à cause de la rigidité de ses principes qu'elle a pris ce moyen radical pour mettre fin aux infidélités de son mari.
Paul Mirot s'était levé, mais Solyme Lafarce le retint encore un instant en lui posant, d'un geste sympathique, la main sur le bras:
--Ce que je vous plains, petits commis mal payés, enfouis du matin au soir dans vos ballots de cotonnade, faisant l'article, la bouche en coeur aux clientes qui daignent à peine vous regarder...
--Mais...