--Et si tu te trompais, si tu te faisais illusion?

--Impossible! Le public instruit, éclairé commence à en avoir assez de ces journaux qui ne sont en réalité que des feuilles de réclame et d'annonces, des recueils d'histoires à dormir debout et d'opinions qui, à de rares exceptions près, ne sont pas celles du journal. Il ne s'agit que de saisir l'occasion opportune pour tirer parti de la situation déplorable dans laquelle se trouve placée la presse canadienne, au point de vue de l'avancement de nos compatriotes.

Tout en causant les deux amis étaient arrivés à la maison meublée de la rue Dorchester, où Paul Mirot avait élu domicile. Jacques Vaillant voulut voir l'installation de son nouveau confrère et monta chez lui. Ce n'était pas riche, pas joli, mais en attendant mieux il fallait se contenter de cette chambre assez mal éclairée par son unique fenêtre donnant sur la cour, avec un tapis usé et des fauteuils éreintés, portant l'empreinte de postérieurs gros et petits, masculins et féminins que s'y étaient frottés aux heures de lassitude et d'abandon, depuis dix ans, vingt ans peut-être, qu'ils étaient sortis flambant neufs de chez le marchand de meubles.

L'inspection de la chambre terminée, Jacques Vaillant fit à Paul Mirot le portrait de leurs camarades, de leurs égaux du personnel de la rédaction. C'étaient tous de bons garçons, dont quelques-uns un peu maniaques, abrutis par de nombreuses années d'un travail en quelque sorte mécanique et peu rémunérateur. Un seul ne lui plaisait guère, avec son allure de moine défroqué, ses manières de bigote sur le retour, sa façon de se voiler la face ou de se retirer à l'écart quand on racontait, après le journal, des histoires un peu lestes, ou que quelqu'un émettait une opinion pas tout-à-fait orthodoxe. Il était, en outre, peu soigneux de sa personne, ne se lavait jamais les dents et portait une chevelure que le peigne n'avait pu déflorer. Il ne fumait pas, ne buvait que de l'eau claire et baissait pudiquement les yeux si une femme se trouvait sur son passage. De mémoire de journaliste, on ne l'avait jamais entendu rire ni plaisanter, il n'ouvrait la bouche que pour flétrir l'impiété et les moeurs déplorables de son époque. C'était à lui qu'on avait confié la rédaction des nouvelles édifiantes, et il s'acquittait de cette tâche en homme convaincu que sa véritable patrie n'est pas de ce monde. Il s'appelait Pierre Ledoux, mais les reporters du Populiste l'avait surnommé La Pucelle, et entre camarades, on ne le désignait jamais autrement. Il était, du reste, souverainement détesté; car, on le soupçonnait de dénoncer, en secret, aussitôt qu'il en avait l'occasion, ceux de ses confrères dont la conduite portait ombrage à sa vertu ou qui, par leurs propos, affichaient des principes dangereux, parce que progressistes et contraires au maintien des vieilles traditions.

Luc Daunais, le reporter chargé du service de la police, lui, était un maniaque des plus amusants. Pour avoir, trop longtemps, vu le défilé des prisonnier, enchaînés les uns aux autres, que l'on amène comparaître chaque jour devant les magistrats ayant à punir les délits dont se rendent coupables les rôdeurs nocturnes, les ivrognes et les prostituées, il enchaînait tout sur lui. Il portait neuf chaînes accrochées à son gilet et à son pantalon. A part sa chaîne de montre et la chaîne de son lorgnon, il avait une chaîne à son cure-dent, une chaîne à son porte-cigare, une chaîne à sa boîte d'allumettes, une chaîne à son canif, une chaîne à ses clefs, une chaîne à son porte-monnaie et une chaîne à son étui à chapelet. Cette idée lui était venue tout-à-coup, comme une inspiration, et il s'en glorifiait hautement. D'abord, par ce moyen, impossible de perdre quelque chose; ensuite, ces chaînes, quand il ouvrait son veston en public, donnaient à ceux qui ne le connaissaient pas une haute idée de sa personne: on le prenait pour un caissier de banque ou un parfait notaire ayant la garde de nombreux trésors. Celui-là ne savait faire autre chose que la chronique des tribunaux de police. Tous les policemen le connaissaient, les tourne-clefs de la geôle étaient devenus ses amis, il était le confident des plus fameux détectives. Au besoin, il savait leur être utile en leur fournissant des renseignements. Il accompagnait même, à ses heures de loisirs, les braves agents à la poursuite d'un dangereux malfaiteur, ou allant tout simplement opérer une rafle chez Maud, Rosa ou Mary, tenancières de maisons d'amour. C'était le mieux payé de tous les reporters, à cause de sa précieuse expérience des bas-fonds de la société.

Le traducteur attitré des dépêches, Louis Burelle, avait une autre manie: celle d'emprunter vingt-cinq sous à tout le monde qu'il rencontrait. Il était toujours cassé, c'est-à-dire que du lundi au samedi, jour de la paye, il n'avait jamais d'argent. Le samedi et le dimanche, il faisait la noce, payait volontiers des dîners et des traites à ses camarades, mais ne remboursait jamais les vingt-cinq sous qu'on lui avait prêtés. Et, il y avait encore le reporter de l'hôtel de ville, un résigné, un modeste qui, soit par timidité ou malchance, était toujours resté dans la médiocre situation qu'il occupait au journal, depuis quinze ans. Il se nommait Modeste Leblanc, et ce nom de Modeste, convenait bien à sa modestie. Cependant, il n'avait pas été aussi modeste avec son épouse, car il supportait péniblement le poids d'une famille de treize enfants. Ce brave garçon était un érudit, un penseur, il avait des idées, une plume alerte pour les exprimer. Au début, il écrivit des quelques articles sous sa signature, des article fort intéressants. La direction du journal s'alarma, il devenait un homme dangereux en sortant de son rôle de machine. On lui fit des observations injustes, des reproches immérités. Il aurait pu prendre son chapeau et s'en aller; mais, il songea à sa femme, à ses petits qui pourraient souffrir de sa révolte orgueilleuse et dans l'incertitude où il était de pouvoir trouver un emploi immédiat ailleurs, il s'oublia, s'effaça dans l'impersonnalité de la rédaction du Populiste. Quant au reporter du sport, André Pichette, c'était un bon diable, très serviable, d'une force peu commune. Pour se mettre bien avec lui, on n'avait qu'à admirer le développement prodigieux de sa poitrine, à double ossature, comme il le prétendait, semblable à une coque de navire blindé; ou bien avoir l'air de redouter la puissance de son poing mortel, capable d'assommer un boeuf d'un seul coup. Il jouissait de la plus grande liberté au journal, où il n'apparaissait que le matin quand il était en ville, passant le reste de son temps aux courses de Blue Bonnets ou du parc Delorimier, au terrain des Shamrocks ou des Montréal, aux régates organisées par les associations de canotage, l'hiver, suivant les matchs de hockey, les clubs de raquettes. D'Antoine Débouté, le reporter du Palais, il y avait peu de chose à dire: c'était un esprit juridique dans un corps sujet à la dysenterie, quand on voulait lui imposer un surcroît de travail. Les quelques autres jeunes reporters qui complétaient le personnel de la rédaction, ne faisaient souvent qu'y passer; c'étaient presque toujours des étudiants que l'on rétribuait à peine. Les uns disparaissaient d'eux-mêmes, ayant découvert quelque moyen plus avantageux de se procurer de la monnaie de poche, les autres étaient congédiés au bout d'une semaine ou deux, pour être arrivés trop tard le matin, pour un oui, pour un non, et remplacés au petit bonheur par le premier qui se présentait.

Jacques Vaillant, après avoir passé en revue tous ses camarades du Populiste, eut une pensée d'indulgente philosophie, qu'il exprima en ces termes:

--Que veux-tu, mon pauvre vieux, il paraît qu'il faut toutes sortes d'individus pour faire un monde, et dans tous les milieux on rencontre des types dégoûtant et des braves coeurs.

Son ami parti, seul dans sa chambre, envahie peu à peu par l'ombre qui descendait sur la ville, sa chambre sans luxe, au tapis usé, aux fauteuils éreintés, Paul Mirot sentit une immense tristesse lui étreindre le coeur et le cerveau. Il n'y avait rien dans cette pièce, horriblement banale, pour mettre un peu de gaieté dans son esprit, rien pour le consoler dans sa solitude, personne non plus à qui parler. Il éprouvait la lassitude amère d'un jour de labeur stérile, et il se demandait avec angoisse s'il en serait ainsi le lendemain et les jours suivants. A cette heure, il regrettait sincèrement sa chambrette chez l'oncle Batèche, et il se disait qu'il aurait peut-être mieux fait de retourner vivre à Mamelmont, comme le lui avait conseillé Marcel Lebon.