--Un drôle de nom, tout de même, que celui de Latrimouille.
--Si le nom est drôle, le personnage ne l'est pas. Pour le moment, tu n'as rien à faire avec lui.
Et il fredonna:
Ton sort est le plus beau,
Le plus digne d'envie.
--Au fait, tu n'es pas une Enfant de Marie, mais cet air de cantique me revient à chaque printemps, avec l'obsession du parfum des lilas que nous respirions en rôdant autour du couvent de Saint-Innocent, si près du collège où nous avons fait nos humanités.
--Quel homme est-ce, au fond, que ce Jean-Baptiste Latrimouille?
--Ce n'est pas un homme, c'est une machine. Car, ce que j'appelle un homme, moi, c'est un être qui pense, qui raisonne, qui es susceptible de prendre une résolution tout seul, qui ne marche pas seulement quand on lui dit de marcher. Or, notre charmant city editor est tout le contraire de cela, il est, du reste, the right man in the right place, pour employer l'expression d'une plantureuse écossaise très éprise de la vigueur athlétique de son amoureux, l'un des vainqueurs du championnat de base-ball, de la saison dernière. L'administration du journal lui indique la ligne de conduite à suivre, s'en fait son exécuteur des hautes oeuvres quand il s'agit de faire tomber des têtes parmi le personnel de la rédaction, et dégage sa responsabilité de toutes les erreurs et sottises qui s'impriment dans le Populiste, en les mettant sur le compte de cet instrument docile, incapable de regimber. On lui ordonne de faire une chose, il la fait, et si ça tourne mal, on l'accuse d'abus de confiance, d'imbécillité, et, au besoin de tous les crimes d'Israël. Il accepte tout, courbe la tête; il s'accuserait lui-même, si cela était nécessaire. Ses maîtres auraient honte de traiter de braves garçons instruits, intelligents, comme il les traite; mais Latrimouille n'a aucun respect pour l'intelligence et l'instruction, en étant dépourvu lui-même, et ne s'en portant pas plus mal. La supériorité pour lui, c'est le droit de commander: il se croit supérieur à toi, à moi, à tous les autres qui, sur son ordre, courent à droite et à gauche, vont à le recherche de la sensation du jour, dans la crainte d'être scoupés C'est un esclave né, commandant à d'autres esclaves que la nécessité fait plier sous le joug. Bref, je le crois irresponsable de ses actes et je n'éprouve pour lui aucun sentiment de rancune, pas plus que j'en éprouverais pour une machine automatique qui m'aurait pincé les doigts.
--C'est donc pour me réduire à ce pénible esclavage que tu m'as conseillé de faire du journalisme?
--Mais non! mais non! Tu n'y entends rien encore. Avec de la souplesse et un peu de philosophie on s'arrange assez bien dans cette galère. J'admets que l'apprentissage du métier comporte une infinité de petites misères. Mais, nous sommes jeunes, nous avancerons. Quand le moment sera venu, nous quitterons le Populiste, et avec l'aide de mon père, qui deviendra ministre un de ces jours, nous fonderons un journal où il nous sera loisible d'écrire ce qu'il nous plaira, un journal sérieux, indépendant, qui ne sera pas une feuille de choux comme celui auquel nous avons l'honneur de collaborer. Je ne voulais pas te faire part de ce projet maintenant, mais puisque tu m'accuses de t'avoir entraîné dans un guet-apens, il faut bien que je te le dise: je ne t'ai fait venir à Montréal que pour cela, afin de t'associer, quand tu auras acquis l'expérience nécessaire, à mon entreprise, dont le succès est assuré d'avance.