Quand l'heure du midi sonna, Paul Mirot avait tant bien que mal accompli sa tâche de la matinée et il alla luncher de bon appétit, étant presque satisfait de lui-même...
A son retour, Blaise Pistache lui dit:
--Maintenant, je vais vous mettre à la traduction des dépêches: un bon journaliste doit savoir tout faire.
Pour traduire convenablement une langue étrangère, il faut surtout de la pratique. Les traducteurs inexpérimentés s'attachent aux mots plutôt qu'au sens de la phrase, et il en résulte qu'ils embrouillent tout et n'y comprennent rien. Paul Mirot ne devait pas faire exception à la règle. Le premier feuillet de dépêche de l'Associated Press, qui lui tomba sous la main, le soumit à une dure éprouve. Il s'agissait de suffragettes arrêtées à Londres charged with conduct likely to create a breach of peace. Il traduisit: chargées avec une conduite... et s'arrêta, terrifié de ce qu'il allait écrire, puis recommença la traduction.
C'est alors qu'il comprit que les professeurs du collège de Saint-Innocent auraient mieux fait de lui enseigner un peu moins de grec et de latin et plus d'anglais. Mais là, comme dans d'autres maisons d'éducation canadienne-françaises, on se souciait peu d'enseigner la langue de Shakespeare, indispensable pourtant à tout homme qui veut faire son chemin dans une colonie britannique dont la grande majorité de la population est anglaise. Savoir l'anglais, pour certains esprits étroits et fanatiques, n'est-ce pas pactiser déjà avec l'ennemi? Savoir l'anglais, n'est-ce pas devenir un peu protestant, même franc-maçon? D'une heure à trois, il donna une demi colonne de copie, ayant dépensé autant de forces cérébrales qu'il en fallait au secrétaire de la rédaction pour rédiger ses coups de plume, l'espace d'une année entière.
Le journal sous presse, tout le monde respira. Les pipes furent allumées et on se réunit par petits groupes pour causer en attendant que le garçon de l'imprimerie eut apporté le numéro du jour dans lequel chacun était anxieux de relire sa prose.
Jacques Vaillant, après avoir présenté le nouveau confrère à tous ses camarades, prit deux exemplaires du journal, encore tout humide, qu'on venait de distribuer et entraîna rapidement son ami en lui disant à mi voix:
--Filons tout de suite avant que ce chameau de city editor ne remonte de l'imprimerie.
Quand ils furent dans la rue, Paul Mirot lui demanda la raison de cette fuite précipitée et Jacques, tout joyeux de pouvoir disposer de son temps et jouir de sa liberté jusqu'au lendemain, lui répondit:
--C'est vrai, tu ne sais pas ce que cet animal de city editor est embêtant. Chaque jour, après le journal, il distribue les corvées du soir aux reporters. On dirait qu'il n'est satisfait que lorsqu'il y en a pour tout le monde, je crois qu'il en inventerait au besoin. Ce sont des assemblées de conseils municipaux de banlieue, des réunions de clubs politiques, des séances de commissions de toutes sortes siégeant le soir, des associations de boucher, d'épiciers se réunissant pour parler cochon ou fromage, des concerts de charité où le journal doit être représenté sous peine d'encourir la disgrâce d'un tas d'abrutis rasant quelquefois jusqu'à minuit le pauvre reporter obligé, le lendemain, de faire l'éloge de celui-ci et de celui-là, qui n'ont rien dit de nouveau ni d'intéressant. Le plus souvent possible, je me trotte avant la distribution, excepté le lundi, jour où on nous gratifie de billets de théâtre. Je sais que le nommé Jean-Baptiste Latrimouille m'en garde une sourde rancune, qu'il essaiera d'épancher à la première occasion. Mais je m'en moque.