On empila devant Paul Mirot, toute la correspondance arrivée du matin. Il prit résolument la première enveloppe qui lui tomba sous la main et l'ouvrit. C'était une jeune fille, à la fine écriture, se plaignant des assiduités compromettantes d'un soupirant un peu mûr. Et elle n'y allait pas par quatre chemins, la petite: elle menaçait cet amoureux persévérant, insensible à toutes les rebuffades, de lui mettre le pied à bonne place, si le moineau ne se hâtait d'aller chercher fortune ailleurs. Le jeune homme resta perplexe. Publiait-on des choses semblables dans le journal? Il faudrait soumettre le cas à son chef, quand il aurait terminé le dépouillement de la correspondance. Dans la seconde lettre on faisait l'éloge de Mademoiselle X., l'organiste du village qui, lors d'une petite fête religieuse, avait fait entendre ses sons les plus harmonieux. Le journaliste en herbe se demanda de quels sons le correspondant voulait parler. Un troisième s'étendait sur le récit de la célébration d'un anniversaire de naissance, une fête mémorable en l'honneur d'une jeune fille, où après un souper de première classe, l'ami de la jubilaire, lui avait lu une touchante adresse, accompagnée de cadeaux, tandis que les autres amis présents, lui montraient tout ce qu'ils éprouvaient envers elle. Suivait le compte-rendu d'une réunion intime, non moins mémorable autour d'un jeune couple récemment uni par les liens du mariage, auquel on souhaitait, entre autres choses, une nombreuse postérité, et, pour assurer la réalisation de ce souhait, on demandait à Dieu de venir en aide aux tendres époux. Puis, c'était une martyre qui racontait son histoire au journal, en y joignant sa photographie; la martyre de Saint-Origène. D'après le portrait, cette femme paraissait toute jeune et d'assez joli figure; elle était grande et mince, avec les yeux troublants d'hystérique. Son mari la soupçonnant d'infidélité, l'enfermait dans la cave quant il s'absentait de sa maison, une cave humide, remplie de rats. Et elle donnait des détails à faire dresser les cheveux.

Découragé, le jeune homme renonça à en apprendre davantage, et il se levait pour aller porter le paquet de correspondances au secrétaire de la rédaction, lorsque son ami Jacques, qui avait un moment de libre, vint à son secours:

--Eh! bien, ça va les correspondances?

--Ça ne va pas du tout. Je vais remettre ces papiers à monsieur Pistache et lui demander de m'employer à autre chose.

--Ah! non, ne fais pas cette bêtise. Débrouille-toi n'importe comment, mais débrouille-toi... Voyons, qu'est-ce qu'il y a qui t'embarrasse?

--Tout. Toutes ces correspondances que je viens de parcourir: la martyre de Saint-Origène; ce jeune couple qui ne peut pas faire ses petites affaires tout seul; cette jubilaire à laquelle on montra je ne sais quoi; l'organiste que fait entendre ses sons; et la jeune fille se plaignant d'un certain moineau.

--Attends un peu, je vais t'apprendre...

Et Jacques Vaillant, après avoir lu ces correspondances, expliqua:

--Mais, mon cher, rien de plus simple. Jette-moi d'abord le moineau et la martyre de Saint-Origène au panier, ils s'entendront très bien ensemble; couvre d'un trait de plume l'attitude équivoque des amis de la jubilaire; laisse le jeune couple travailler à sa postérité, puisque le ciel bénit les familles nombreuses; quant à l'organiste, enlève-lui sa sonorité personnelle et incongrue, pour faire courir ses doigts agiles sur le clavier d'ivoire produisant les sons les plus harmonieux.

Il dépouilla ensuite le reste des correspondances et indiqua à son ami les retouches à faire, entre autres l'annonce du mariage prochain d'un vieux garçon qui voulait se produire avec une veuve pas farouche; la nouvelle édifiante d'une paroisse où tout le monde avait pris la tempérance à la suite d'une retraite; la communication importante du maire de La Rédemption, annonçant au pays que les habitants de par cheux eux avaient fini s'sumer leux pétaques.