--Comment, c'est toi!... te voilà enfin!... Ça c'est une bonne idée... Tu vas voir comme tout ira bien. Seulement, je ne te souhaite pas le voyage à Sainte-Marie Immaculée. Quel pays, mon cher! Rien à manger, rien à boire, mais des puces et des indulgences tant qu'on en veut. Les hommes sont ignorants et sales, les femmes tristes et farouches, et les enfants à la douzaine, tout barbouillés, en guenilles, se culbutant au milieu des volailles et des cochons.
--Ainsi, tu m'approuves quand même d'être venu?
--Je t'applaudis à deux mains.
--Je t'avoue que j'ai été sur le point de retourner là-bas, à Mamelmont. Ce que m'a dit ton directeur m'avait tellement découragé...
--Bah! des bêtises, sans doute. C'est un homme qui n'est jamais content.
--A propos, connais-tu un reporter de l'Éteignoir, du nom de Solyme Lafarce?
--Comment, est-ce qu'il t'aurait déjà induit à lui payer la traite!
Et lorsque Paul Mirot lui eut raconté sa conversation de la veille avec le fameux reporter, il s'amusa beaucoup de sa naïveté. Il s'était fait rouler par ce parasite, vivant d'expédients, exploitant tous les naïfs qu'il rencontrait. Ce brigand du journalisme avait fait tous les journaux, où on l'employait à des besognes ingrates. Quand il crevait de faim, dans les bureaux de réaction on passait le chapeau pour lui venir en aide. Quelques maisons de commerce lui donnaient de temps à autre de la traduction à faire, des pamphlets-réclame à rédiger; ou bien il devenait, durant quelques semaines, agent pour une troupe de saltimbanques en tournée, pour un cirque de troisième ordre, et il avait d'autres moyens d'existence plus louches encore. A son début dans le journalisme, Solyme Lafarce fit preuve d'un réel talent. Malheureusement, il tomba bientôt dans l'ivrognerie et la plus crapuleuse débauche, ce qui lui fit perdre du même coup l'estime de ses camarades et la confiance de ses chefs. Et comme son ami paraissait attristé de tout ce qu'il venait d'entendre sur le compte d'un individu qui lui en avait tout de même imposé un instant, Jacques Vaillant ajouta, en lui frappant amicalement sur l'épaule:
--Il ne faut pas te croire un imbécile parce que ce fumiste de Lafarce t'a monté le coup. Des plus malins que toi se sont laissé prendre à ses discours trompeurs, et dans des circonstances autrement comiques. Dans une grande ville, vois-tu, il faut se méfier de tous les gens qu'on ne connaît pas et surtout des personnes qui se montrent par trop accueillantes. De même que l'on doit fuir la première Vénus du trottoir qui s'offre aux convoitises masculines, il est bon de se garer des malandrins de la rue, des bars et des cafés louches.
Leur conversation fut interrompue par l'arrivée de Marcel Lebon qui présenta le nouveau venu au secrétaire de la rédaction, à qui incombait la tâche d'initier le jeune homme au travail de bureau avant de le mettre à la disposition du chef des reporters, commandant à une quinzaine de chasseurs de nouvelles, fort malmenés lorsqu'ils revenaient bredouille. L'omnipotent personnage, qui répondait au nom gracieux de Blaise Pistache, n'était pas un aigle, mais sa nullité n'avait d'égale que sa prétention. L'un de ses frères était marchand de vins et d'alcools, il payait au journal, bon an mal an, des milliers de dollars pour ses annonces de champagne extra dry, de Scotch Whisky, de gin et de toutes sortes d'enivrants poisons; l'autre était jésuite, d'une telle réputation de sainteté et d'éloquence, que les foules accouraient pour l'entendre fulminer contre l'ivrognerie, la débauche, les idées nouvelles et toutes les turpitudes du siècle; on reproduisait ses sermons en entier dans le Populiste. C'était à cette double influence du marchand de vins et du jésuite, que Blaise Pistache devait son importante et lucrative situation. Il se montra fort aimable avec Paul Mirot et lui confia la correction des correspondances venant de la campagne. Du reste, ce gros homme, culottant des pipes tout le long du jour, était d'une bienveillance extrême pour ceux qui savaient admirer ses coups de plume, et cherchait sans cesse à augmenter dans le personnel de la rédaction, sa petite cour d'admirateurs intéressés. Il indiqua au jeune homme, la façon la plus pratique d'expédier rapidement et convenablement sa besogne: il s'agissait de saisir tout de suite le fait intéressant, de le dépouiller de la phraséologie incohérente, tout en ménageant la susceptibilité du correspondant par trop prolixe dans la narration d'évènements ordinaires et sans importance. L'essentiel, c'était de n'omettre aucun nom, afin de toujours exploiter la sotte vanité des gens qui aiment à faire parler d'eux dans les gazettes, ne serait-ce que pour apprendre au public que monsieur Baptiste a rendu visite à son voisin, ou que madame Baptiste a fait un gros bébé.