--Je l'ignore, en effet.
--Eh! bien, je vais te l'apprendre, mon cher. Ces petites bêtes de joie... ou de proie, ça s'appelle des piano-legs, parce que leurs jambes ressemblent beaucoup aux pieds de ces meubles harmonieux que l'on tapote dans toutes les maisons qui se respectent au grand ennui, sinon au désespoir des visiteurs. Seulement, je te ferai remarquer que la comparaison ne s'applique pas au piano droit, à la mode depuis quelques années, mais au piano à queue.
--L'épithète est vraiment originale, et assez juste... Et, d'où viennent-elles, ces petites filles?
--D'un peu partout, mais un grand nombre d'entre elles descendent de la tribu des Pieds-Noirs.
--Il y a donc des Pieds-Noirs à Montréal?
--S'il y en a? On aurait qu'à déchausser tous les gens qui passent pour en découvrir une quantité innombrable. Les pieds blancs, de même que les gens qui pourraient montrer patte blanche, sont beaucoup plus rares.
--Sans plaisanterie, sont-ce des sauvages que ces Pieds-Noirs?
--A peu près. Ils vivent dans les faubourgs, mais, contrairement aux autres sauvages qui vendent les petits enfants aux familles honorables et bien pensantes, et battent les femmes pour leur faire garder le lit, ceux-là obtiennent de leurs femmes petits garçons et petites filles à la douzaine sans être obligés de les acheter. Ils sont ignorants, exploités, vivent misérablement. Ils n'ont pas les moyens de faire instruire toute cette marmaille, et il arrive ce qui doit fatalement arriver à des enfants élevés dans la rue: les garçons font des rustres, comme leurs pères, ou des mauvais sujets, les filles, de pauvres ouvrières que les patrons sans âme exploitent ou... des piano-legs.
La nuit tombait. La rue s'éclairait peu à peu de pâles reflets électriques, et aux devantures des magasins les vitrines brillaient de mille feux donnant un attrait fascinateur aux objets étalés pour exciter la convoitise des passants. D'une ruelle sombre un homme à moitié ivre, ayant une femme à chaque bras, apparut en pleine lumière, en face des deux amis. Le trio les croisa et Paul Mirot crut reconnaître l'une des femmes, une grande brune déhanchée. C'était, assurément, la même qu'il avait rencontrée rue Saint-Laurent, le jour de son arrivée. Jacques Vaillant remarqua la persistance avec laquelle il suivait cette femme du regard, et lui demanda:
--Est-ce que, par hasard, tu connaîtrais cette seineuse?