--Cette seineuse?

--Les seineuses sont les concurrentes des piano-legs. On les nomme seineuses parce que, si elles n'ont pas l'avantage des mollets découverts et l'attrait qu'inspire aux esprits déréglés le mystère des petites filles, elles sont, en revanche, plus expertes en l'art de tendre leur croupe et de jeter leurs filets pour attraper le poisson. Cette grande brune est, si je ne me trompe pas, la bonne amie de Solyme Lafarce, qui, en plus de son métier de reporter, exerce celui de pourvoyeur de clients dans la maison où cette drôlesse exploite ses jolis talents. Mais, tu n'as pas encore répondu à ma question, connais-tu cette femme?

--Oui et non. C'est-à-dire qu'il me semble que c'est la voix, la démarche et le sourire provocant de celle que je rencontrai un jour et qui me dit: Come, dear, I love you. Mais, ne lui ayant pas même répondu, j'ignore son nom et le reste; donc, je ne la connais pas, tout en croyant la reconnaître.

--Tu raisonnes comme notre professeur de philosophie au collège de Saint-Innocent, c'est admirable à ton âge. Mais trêve de plaisanteries, écoute bien ce que je vais te dire. Tu es d'un tempérament passionné, par conséquent capable de tous les emballements, il faut que je te mette en garde contre ton inexpérience. Ces femmes, qu'elles portent robe courte ou robe longue, qu'elles affichent un vice précoce ou des charmes plus mûrs, appartiennent à la basse prostitution, elles constituent un danger public. Et on ne fait rien pour protéger la jeunesse contre ce danger, sous prétexte qu'il ne faut pas donner de sanction au vice. Parler de réglementation à nos hypocrites, autant vaudrait s'adresser à des eunuques. Tant pis pour les naïfs qui s'y laissent prendre. Quant à toi, tu es averti: ni piano-legs, ni seineuses.

--Oh! sois tranquille, j'ai une plus haute conception de l'amour. Du reste, ce n'est pas pour moi le temps d'aimer. J'ai autre chose à faire, pour le moment.

--Ce temps-là viendra peut-être plus tôt que tu ne crois.

--A propos de ce dont nous parlions, il me semble que l'autorité civile ne devrait pas hésiter à adopter une loi pour assurer, autant que possible, la sécurité au citoyen que ces femmes peuvent entraîner.

--L'autorité civile, elle s'incline toujours sous les menaces des faux défenseurs de notre vertu nationale, cette vertu qui change souvent de nom quand on ose porter la main sur elle pour lui arracher son masque. Il y a en ce pays, comme ailleurs, des femmes trompant leurs maris. Chez nos jeunes filles, la candeur n'est pas toujours réelle, et il y en a beaucoup qui sont parfaitement renseignées, et pour cause, sur l'admirable symbolisme de l'histoire de la pomme au Paradis Terrestre, pomme qui joua un si grand rôle dans le monde depuis l'aventure d'Adam et Eve. Et combien d'hommes affectant des moeurs austères, ne sont que des trousseurs de cotillons? D'autres, chez lesquels la passion de l'argent domine, deviennent de véritables brigands en affaires, n'ont ni parole, ni scrupules quand il s'agit de s'accaparer le bien d'autrui. Et cela n'empêche qu'on les salue chapeau bas s'ils patronnent hypocritement des oeuvres de bienfaisance, s'ils vont à la messe tous les dimanches et se laissent élire marguilliers. Nous avons eu le spectacle d'hommes politiques posant à toutes les vertus quant ils avaient tous les vices, invoquant le ciel à tout propos quand ils n'y croyaient plus, léchant les crosses épiscopales qui menaçaient de leur casser les reins, par opportunisme et lâcheté, abandonnant ceux qui les avaient aidés à arriver aux honneurs pour favoriser ensuite, leurs pires ennemis. Nous en sommes rendus à ce degré d'abrutissement et de fanatisme qu'un honnête homme exprimant franchement son opinion, si cette opinion n'est pas conforme aux enseignements reçus et acceptés, risque de compromettre gravement son avenir, heureux encore si on ne lui enlève pas le pain de sa famille, si on ne l'accuse pas des pires infamies. Tu te rappelles qu'au collège de Saint-Innocent on nous représentait les Anglais et les Yankees comme des espèces de barbares s'enrichissant par le vol, n'ayant ni conscience ni moralité. Eh! bien, on nous trompait comme on trompe ce bon peuple depuis si longtemps pour le mieux exploiter. Nos compatriotes anglais, et particulièrement nos voisins des États-Unis, doivent leur richesse à leur esprit d'entreprise: ils sont plus avancés que nous parce qu'ils reçoivent une éducation progressiste, parce qu'ils ne repoussent et n'ignorent aucun progrès, parce qu'ils ne dédaignent aucun moyen d'améliorer leur état social. Mon père est dans ces idées-là, il aime le progrès, tôt ou tard ça lui jouera quelque mauvais tour.

Jacques Vaillant fit une pause et s'apercevant que son ami ne l'écoutait plus, croyant peut-être, dans sa hantise de là-bas, entendre le chant de quelque rustique amoureux revenant à la maison, la journée faite, et les chiens aboyer dans la campagne, reprit avec sa verve blagueuse:

--Bah! nous aurons bien le temps de nous occuper des réformes sociales un autre jour. Nous sommes jeunes, libres ce soir, profitons de l'heure que passe. J'ai de l'argent plein mes poches, ça me gêne beaucoup, faute d'habitude. Il me faut dépenser au moins cinquante sous tout de suite. Je t'offre à dîner au restaurant. Après nous irons passer la soirée à l'Extravaganza, un théâtre où l'on voit des choses fort intéressantes.