Hélas! au moment où il croyait que ce beau rêve de toujours rester, désormais, dans les bras de sa bien-aimée, allait s'accomplir, il fit la découverte

d'une chose affreuse: l'institutrice avait un amoureux, un grand. Il le connaissait bien, c'était Pierre Bluteau, le beau Pierre, comme on l'appelait. Il avait la spécialité des institutrices, ayant fait la cour à toutes celles qui étaient passées par l'école. Il avait même été la cause d'un scandale dont on s'abstenait de parler devant les enfants. Quand il passait sur la route, à la tombée de la nuit, plus d'une honnête femme de cultivateur se disait: "Ben sûr qu'y s'en va voir la maîtresse." Et l'on goûtait, dans cette expression, toute la saveur perverse d'une mauvaise pensée. On s'en confessait pour faire ses Pâques. Il savait tout cela, le petit Mirot, sans trop comprendre de quoi il s'agissait.

Mais c'en était assez pour lui faire pressentir le danger que courait sa séduisante amie. Il aurait voulu la défendre contre ce danger en défendant en même temps son amour. Mais comment faire? Il ne savait pas. Ce qu'il avait sur le coeur, il ne savait pas, non plus, comment l'exprimer. D'ailleurs, depuis quelque temps, l'institutrice le négligeait beaucoup. Il n'allait plus chez-elle après la classe et il ne pouvait lui parler que devant ses petits camarades. Un soir, il voulut la suivre, comme autrefois, elle le renvoya brusquement.

Il en fut malade huit jours.

Quand il revint à l'école, l'institutrice parut à peine avoir remarqué son absence et s'informa distraitement de sa santé. Il en fut profondément blessé, et à partir de ce jour il se livra, avec acharnement au jeu, pendant les récréations. Ses camarades ne lui plaisaient guère, pourtant. Ils étaient, pour la plupart, malpropres, d'une brutalité révoltante et d'intelligence médiocre. Tous le haïssaient,

du reste, parce qu'il était aimé de l'institutrice. Il ne se passait pas de jour sans que l'un d'entre eux ne fit un mauvais coup. Tous étaient menteurs, sournois, cherchaient à mettre leurs fautes sur le dos d'autrui, maltraitaient les faibles: une vraie humanité en raccourci. Un jour que le petit Dumas, le plus fort de l'école et le plus redouté, voulut jeter dans la boue un de ses compagnons, enfant chétif et déguenillé, parce qu'il refusait de porter son sac, au retour, après la classe. Paul Mirot prit la défense de l'opprimé et fut battu. Le lendemain, le vaincu de la veille arriva à l'école tenant un bâton dont le bout était armé d'une pointe de fer menaçante. Comme il s'y attendait, tous ses camarades se moquèrent de lui, et le petit Dumas, voulant prouver une seconde fois sa vaillance, s'avança, arrogant, pour lui arracher son bâton.

Paul lui dit:

--Si tu approches, je pique!