Le groupe qui entourait les deux adversaires cria en choeur:
--Poigne-lé!... Poigne-lé!...
Mais Paul évita l'élan de son ennemi, fit un bond de côté et lui planta la pointe de fer dans le fessier. Ce dernier poussa un cri de douleur et se sauva à toutes jambes. Aussitôt, revirement complet, et les spectateurs de crier:
--Pique!... Pique!...
Paul Mirot, en souvenir de son exploit, fut surnommé Pique, par tous les gamins de l'école.
Le petit Dumas, comme tous les tyrans, était lâche au fond. La crainte de nouvelles piqûres lui fit changer complètement d'attitude envers son ennemi, dont il s'efforça de calmer le ressentiment. Il commença par se montrer complaisant, empressé, puis servile auprès de lui. C'est ainsi qu'un jour, croyant l'amuser, il lui montre au-dessous d'une armoire fixée à la cloison séparant la salle d'études de l'appartement de l'institutrice, un noeud qu'il enlevait pour observer par le trou tout ce qui se passait dans la pièce à côté. Il ne put lui expliquer ce qu'il avait vu par là, quand l'institutrice abandonnait sa classe pour aller y rejoindre son amoureux, mais c'était ben drôle. Paul ne put résister à l'envie de savoir et regarda par le trou. Ce qu'il vit, il ne le dit jamais. On entendit un cri étouffé dans la gorge, et il s'affaissa inanimé. On le releva, on le porta à son pupitre et il ouvrit les yeux, étonné de se voir entouré des ses petits camarades. L'institutrice, revenue dans la classe, une demi-heure plus tard, quelque peu décoiffée et les joues en feu, ne vit rien, ne comprit rien quand on lui apprit que le petit Mirot avait eu une faiblesse, et sans interroger l'enfant, se contenta de le faire conduire chez l'oncle Batèche.
Le lendemain, Paul n'osait lever les yeux sur l'institutrice. A chaque fois qu'elle l'interrogeait, il répondait sans la regarder. Aux heures de récréation, il se tint à l'écart. Il fut triste toute la journée. Mademoiselle Jobin finit par remarquer l'attitude morose de l'enfant et, après la classe, voulut le retenir pour le faire parler; mais, comme elle lui caressait la joue, de sa jolie main de belle fille, il rougit, se rejeta en arrière et avant qu'elle eut eu le temps de se remettre de sa surprise, il se sauva par la porte ouverte.
Les jours suivants, elle essaya de pénétrer le mystère de cette âme enfantine, mais Paul se dérobait à ses questions comme à ses caresses. L'examen approchait, il fallait pourtant l'amadouer. C'était son meilleur élève et le seul capable de lire convenablement l'adresse au curé et aux commissaires d'écoles.
Maintenant qu'elle avait perdu tout son empire sur lui, comment ferait-elle pour l'amener à accomplir un acte qu'il exécutait toujours avec répugnance? Comme elle s'y attendait, le petit homme refusa de lire l'adresse au prochain examen. Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion possibles, l'institutrice se rendit chez l'oncle Batèche, qui était absent. Elle fut reçue par la tante Zoé et lui exposa la situation désespérée dans laquelle elle se trouvait.
La bonne femme en fut consternée. Elle appela Paul, qui s'était sauvé furtivement dans sa chambre, à l'arrivée de mademoiselle Jobin. Il s'avança, tout penaud, et, tout à coup, fondant en larmes, il vint se jeter dans les bras de sa tante.