--Oh! Jacques, je vous en prie, ne m'abandonnez pas, venez à mon secours!
A cet appel, le jeune homme montant sur un fauteuil pour sauter dans la loge, dit à son compagnon:
--Ne m'attends pas. A demain!
Le calme était maintenant rétabli. La salle achevait de se vider. Paul Mirot sortit le dernier. Sur le trottoir, il aperçut son ami accompagnant une dame voilée, enveloppée dans un long manteau sombre. Ils se perdirent dans la foule et Paul se dirigea vers la rue Dorchester, pour regagner son domicile, se demandant qui pouvait bien être cette dame s'aventurant seule dans un endroit aussi compromettant.
Le lendemain, au journal, La Pucelle fulmina contre le scandale de la veille. Jacques Vaillant se moqua de lui et mit le comble à la vertueuse indignation du rédacteur des nouvelles édifiantes en lui déclarant qu'il éprouvait la plus grande admiration pour ces Égyptiens élevant la volupté à la hauteur d'un culte qui en valait bien un autre. Le city editor coupa court à la discussion en déléguant Jacques à une séance de la Chambre de Commerce. Ce ne fut que le soir, chez lui, que Paul Mirot put interroger Vaillant sur son aventure avec la dame voilée. Il prit un long détour pour ne pas avoir l'air de solliciter une confidence indiscrète. Jacques, voyant où il voulait en venir, l'interrompit et lui dit avec une gravité comique:
--Noble jeune homme, au verbe incomparablement classique et dépourvu de sens commun, je crois comprendre par ce discours que tu brûles de savoir ce qui se passa entre ton humble serviteur et la mystérieuse personne qu'il accompagna, hier soir, à la sortie de l'Extravaganza?
--Oh! je voulais, tout simplement, te demander...
--Et moi, je me fais un plaisir de te répondre, sans remonter au déluge, qu'il ne s'est rien passé du tout. C'est une personne très respectable qui est, de plus, ma cousine du côté de ma défunte mère. Elle est veuve depuis trois ans, et parce qu'elle fut très malheureuse avec son mari, elle a le mariage en horreur. On a maintes fois, tenté de s'accaparer sa modeste fortune en même temps que sa beauté, sous le fallacieux prétexte qu'à son âge ce n'était pas convenable de vivre seule, presque en garçon. Mais, plus fine que le corbeau de la fable, elle n'a pas laissé tomber son fromage dans les pattes du renard. Oh! si tu la voyais, mon cher, tu en deviendrais tout de suite amoureux avec le tempérament d'artiste, de sentimental que je te connais: brune, des yeux très profonds et très doux, une bouche mignonne, prometteuse de félicités incomparables, un cou blanc, des épaules rondes, un tas de choses rondes, des petites mains, des petits pieds... et avec cela, une rare intelligence.
--Mais, elle est à croquer!
--Impossible! elle a peur des loups.