--Alors, comment se fait-il qu'elle soit venue seule à ce théâtre?

--Elle adore les escapades de ce genre. Puis, ce n'est pas une jeune fille.

--Après tout, cela ne me regarde pas.

Cependant, la conversation languit, car, sans le vouloir,

Paul Mirot pensait à cette femme, et les observations de Jacques, qui avait saisi l'à-propos, sur la jeune fille moderne, sur son éducation plus ou moins négligée, sur ce qu'elle savait et sur ce qu'elle ne savait pas, ne l'intéressaient guère en ce moment.

Quelques jours plus tard, Paul Mirot se procura des billets pour le Théâtre Populaire et rendit la politesse à son ami. Ce théâtre était d'un genre tout différent de celui où les femmes honnêtes et les hommes vertueux n'allaient qu'incognito. Là, les parvenus éblouissaient de leur luxe la famille ouvrière, avide de drames sensationnels et liseuse de romans-feuilletons. Dans les pièces à grands spectacles qu'on y donnait, il y avait toujours un jeune homme pauvre adorant une jeune fille pure. Ces chers enfants juraient de s'épouser, mais ça n'allait pas tout seul. Les parents de la jeune fille voulaient la marier à un misérable qui s'était enrichi par toutes sortes de crimes, sans que personne ne s'en fut jamais douté. Pour se débarrasser de son rival, le vilain attirait l'intéressant jeune homme pauvre dans un guet-apens et l'accusait d'un

meurtre que lui-même avait commis. L'innocent était arrêté, traduit devant la justice et, naturellement condamné. Mais, au moment où il allait subir sa peine, moment pathétique entre tous, par un hasard providentiel, le vrai coupable était découvert. La jeune fille pure, qui n'avait jamais douté de l'innocence de son amoureux, en était bien récompensée: elle l'épousait avant la chute du rideau, au dernier acte. La mise en scène et l'intrigue variaient chaque semaine, mais au fond, c'était toujours la même histoire.

Ce soir-là on jouait l'Orpheline, célèbre mélodrame en cinq actes et huit tableaux, qui fit répandre des torrents de larmes aux personnes sensibles. Il s'agissait d'une jeune fille que des méchants tenaient séquestrée pour s'emparer de son héritage: mais, cette jeune fille avait un amoureux qui jura, au pied d'un Calvaire, de la délivrer de sa prison et de la venger. L'entreprise n'était pas facile, ce brave jeune homme n'ayant que son courage pour lutter contre des ennemis puissants et capables de tous les crimes. Peu importe, il comptait sur la justice divine qui, dans les bons livres et dans les pièces recommandables, punit toujours les méchants et n'oublie jamais de récompenser ceux qui furent malheureux et persécutés, malgré que dans la vie les choses s'arrangent quelquefois tout autrement. Ce brave jeune homme n'en fut pas moins assassiné deux ou trois fois, sans compter les plaies et bosses dont les geôliers vigilants de l'orpheline le gratifièrent. A la fin, il se fâcha--il était bien temps--et prit ses dispositions pour en finir, une bonne fois, avec ces misérables qui lui ravissait son bonheur. Il serait trop long ou, plutôt impossible d'expliquer toutes les péripéties de la lutte suprême, qui fut palpitante d'intérêt. Les femmes en avaient presque des syncopes, et dans les galeries, on entendait des hommes crier: Manque le pas, le maudit!... Baptême! qu'il est tough! Bref, l'amoureux de la jeune fille séquestrée, à coups de poings, à coups d'épée, à coups de pistolet, en assomma, éventra, cribla de balles un si grand nombre qu'à la fin, il ne restait plus personne pour s'opposer à son entrée triomphale--quoique solitaire--dans la cave du château où sa bien-aimée gémissait, couchée sur un lit de paille humide. Enfin réunis: quelle joie! quelle ivresse! Et, cependant, tous les spectateurs pleuraient.