--Vous plaisantez. J'aurais mauvaise grâce, par exemple, de venir vers vous en archange Gabriel.
--Toujours le même. Vous ne serez donc jamais sérieux?
--Peut-être, quand je serai mort, et pour longtemps... Mais, j'oubliais de vous dire qu'à cause de la gravité de la situation, j'ai cru devoir prendre un allié, intéresser un ami à votre sort. Permettez que je vous le présente.
--Mais avec plaisir. J'ai bien le droit de connaître mes défenseurs.
Et c'est ainsi que Paul Mirot connut madame Laperle.
On jouait, pour la première fois à Montréal Suffragette, comédie satirique ayant obtenu un immense succès en Europe. Seulement, la troupe française qui avait commencé les répétitions durant la traversée, en arrivant à Montréal, fut désagréablement surprise d'apprendre que la pièce, soumise d'avance aux censeurs imposés à la direction du Théâtre Moderne, était si défigurée, la mise en scène tellement bouleversée, qu'on n'y comprenait plus rien. Il fallait se soumettre, quand même, mais les artistes se donnaient la réplique sans enthousiasme, l'oeuvre trop grossièrement mutilée manquait d'ensemble, de réparties piquantes, spirituelles, qu'on avait toutes supprimées, et cette première représentation laissa le public mécontent, désappointé. Jacques Vaillant, s'étant procuré la pièce en brochure, chez son libraire, n'en revenait pas. Il manifesta son indignation en signalant à la jolie veuve les coupures qu'on avait faites:
--N'est-ce pas idiot, voyons? Ici on remplace maîtresse par amie, là, enceintepar va devenir maman, plus loin ventre par ceinture.. On fait parler des hommes comme de vieilles dévotes, des femmes du monde comme des séminaristes. Et la mise en scène du premier acte, par exemple, doit représenter une chambre à coucher où une femme se déshabille, au retour d'un meeting, et fait une scène à son époux qui ronflait dans les draps en l'attendant, on l'a remplacée par un salon où le mari se trouve étendu dans un fauteuil, en pyjama et coiffé d'un bonnet de nuit, à trois heures du matin. Et la comédienne jouant le rôle de la suffragette attardée, ne sait que faire de ses dix doigts dans ce salon. Elle en est réduite à casser les jardinières, à saccager les bibelots, puis à s'asseoir dans un coin, en attendant qu'on veuille bien baisser le rideau afin de lui permettre, sans courir le risque d'être arrêtée pour outrage aux moeurs, d'ôter ses gants. Et vous allez voir qu'on ne saura pas comment ça finit: car, on a dû couper la dernière scène, qui n'est pas assez convenable pour pour mériter l'indulgence des pieux censeurs.
--D'où vient donc qu'on laisse toute liberté aux théâtres anglais, tandis que le seul théâtre français où l'on puisse goûter le véritable esprit gaulois, applaudir les oeuvres des maîtres de l'art dramatique, est soumis à toutes sortes de vexations et sans cesse menacé d'interdit?
--C'est que, madame, lorsqu'une femme montre ses jambes en anglais, elle expose ses legs, vous comprenez bien que ce n'est pas la même chose que la morale ne saurait en être offensée. Même, si cette femme découvre d'autres appâts, pourvu que ce soit toujours en anglais, qui oserait prétendre que sa pudeur en a été troublée.
--Que vous êtes amusant!