V
LE FLAMBEAU
La session de la législature provinciale, après l'élévation du député de Bellemarie au poste de ministre des Terres de la Couronne, fut longue et orageuse. Le gouvernement, qui avait eu jusque là le tort de faire trop de concessions à ses ennemis, dans l'espoir de se concilier leurs bonnes grâces, voulant accomplir les réformes inscrites dans son programme, se vit attaqué de toutes parts. Le parti avancé sur lequel s'appuyait le ministère, soutenu par les organisations ouvrières réclamant des lois plus équitables et plus d'instruction, se refusait à tout compromis avec les exploiteurs de préjugés séculaires, sustentés par les gros financiers et les pêcheurs en eau trouble, gens fort respectés, s'enrichissant de la sueur du peuple. Pendant que les uns reprochaient au gouvernement d'agir avec trop de prudence et de lenteur, les autres accusaient la députation ministérielle de faire le jeu des ennemis de l'Église, travaillant à démolir nos admirables institutions nationales, agitaient même devant le public pusillanime et crédule l'épouvantail du socialisme et de l'anarchie.
Dans une réunion de cabinet, on décida d'abord d'engager franchement la bataille contre l'opposition, qui prêchait la guerre sainte. Le ministre Vaillant fut chargé de diriger les premières escarmouches. Aussitôt, il se jeta dans la mêlée avec l'impétuosité d'un homme énergique et sincère dans ses convictions. Sa logique inattaquable et son éloquence entraînante eurent bientôt raison des arguments de ses adversaires. Il profita de son triomphe pour affirmer les droits de l'état en matière d'éducation et préconiser, en même temps, une législation garantissant plus de liberté et plus de justice à tous les citoyens que, riche ou pauvres, grands ou petits, catholiques, protestants ou libres-penseurs devaient être tous égaux devant la loi. Les feuilles dévotes firent grand bruit autour du débat fameux, tandis que les organes ministériels, redoutant de se compromettre, n'osaient trop rien dire. Au Club National, où Paul Mirot et Jacques Vaillant défendirent courageusement l'attitude du ministre, on commençait à trembler. Quelques manifestations, habilement organisées à droite et à gauche, et dont on exagéra l'importance, suffirent pour effrayer le troupeau sans convictions, ceux qui ne considéraient que les avantages du pouvoir.
Il y eut une seconde réunion du cabinet, et malgré l'avis de Vaillant, qui soutenait que la victoire était gagnée si le ministre se montrait ferme et résolu, ses collègues se rallièrent à l'opinion de l'honorable Troussebelle, pontifiant sans cesse depuis qu'il avait été nommé conseiller législatif et ne cessant de poser au diplomate en prêchant la conciliation de tous les intérêts et de tous les partis. Les élections allaient avoir lieu l'année suivante, il fallait ménager tout le monde, ne froisser aucune susceptibilité, pour s'assurer une majorité considérable. Le ministre des terres qu'on avait poussé de l'avant, eut beau prétendre qu'il n'était plus temps de reculer, que le gouvernement serait battu aux prochaines élections, s'il mécontentait ses vrais partisans, n'ayant rien à espérer des autres, désormais, on ne voulut pas l'entendre. Ne pouvant répudier les déclarations qu'il avait faites devant la Chambre, il comprit qu'on le sacrifiait. Aussi, s'empressa-t-il de remettre sont portefeuille à son chef, pour aller reprendre son siège de simple député.
Les journaux ministériels firent tomber sur le ministre déchu, la responsabilité de l'agitation qui avait failli provoquer une crise politique. Au Populiste, Pierre Ledoux, le reporter des nouvelles édifiantes, jubilait; il paraissait plus sale de contentements et ricanait maintenant, lui qui ne riait jamais, quant Jacques Vaillant, contre lequel il nourrissait une haine sournoise, se permettait quelque plaisanterie à son égard. Ce n'était plus le fils d'un ministre, et il espérait qu'on le jetterait bientôt à la porte, en même temps que son acolyte Mirot, tous deux étant trop pénétrés du déplorable esprit du siècle pour ne pas compromettre le journal.
Des signes certains annonçaient, du reste, que les deux amis ne moisiraient pas dans les bureaux du Populiste. Le gros Blaise Pistache n'avait jamais pardonné à Paul Mirot le peu de cas qu'il faisait de ses coups de plume et se plaignait sans cesse de lui à l'administration, appuyé par Jean-Baptiste Latrimouille, accusant ce jeune reporter d'indiscipline et d'imbécillité, parce qu'il osait répondre aux injustes réprimandes, au lieu de courber humblement le front. Quant à Jacques Vaillant, c'était beaucoup plus grave, on insinuait dans les coins, à tous ceux qui voulaient bien prêter l'oreille, qu'il appartenait à des société secrètes, et tout le monde commençait à le regarder de travers. L'événement se produisit encore plus tôt que ne l'avait prévu La Pucelle, qui, pour en avoir été la cause, n'en ressentit pas moins l'effet immédiat.
C'était le lendemain de la conférence de l'abbé Martinet, au Cercle de Saint-Ignace, sur le modernisme, dont Ledoux avait été chargé faire le compte-rendu. Le rédacteur des nouvelles édifiantes avait eu le soin de glisser dans son élucubration, des allusions blessantes à l'adresse de l'ancien ministre des Terres, au moyen de citations de Louis Veillot, ce sophiste vénéré des esprits rétrogrades, parce qu'il fut un redoutable ennemi du progrès. La méchanceté onctueuse de ces allusions blêmit la figure de Jacques Vaillant, quand il eut sous les yeux la feuille fraîchement imprimée du numéro du jour. D'un bond, il fut auprès de l'auteur de cette goujaterie et, le saisissant à l'épaule, il lui demanda, en cherchant à fixer son regard fuyant:
--C'est toi, petit Louis Veillot, qui à écrit cette saleté?
Pierre Ledoux se recula en grimaçant et répondit: