--C'est moi.
Il n'eut pas le temps d'éviter la gifle formidable qui le fit se sauver en appelant au secours. Tout le monde accourut, le gros Pistache et Jean-Baptiste Latrimouille les premiers, qui trouvèrent que c'était intolérable, qu'il faillait en finir avec de pareils scandales. Paul Mirot approuva hautement le geste de son ami et tous deux, prévenant un renvoi certain, demandèrent leur congé. Un étudiant, qui avait raté tous ses examens, et un jeune avocat sans causes, s'étant présentés pour demander de l'emploi au journal, on les remplaça sur l'heure. Ce qui fit dire au gérant de l'administration, un homme de chiffres, et pas autre chose: Des journalistes, y en a plein les rues!
Deux mois plus tard, vers les onze heures du matin, par une fin de semaine ensoleillée Le Flambeau, journal du samedi, à huit pages, faisait son apparition dans la métropole. Au coin des rues, les petits vendeurs de journaux criaient:
"Le Flambeau! Le Flambeau! Achetez Le Flambeau, journal indépendant, littéraire et scientifique, interdit aux imbéciles."
Tout le monde achetait Le Flambeau Prudent Poirier le député de la division Sainte-Cunégonde, se laissa même distancer par une beauté provocante qu'il suivait, pour s'en procurer un exemplaire.
Le directeur-propriétaire du Flambeau était le député de Bellemarie qui, après la prorogation de la session provinciale, avait résolu de fonder avec ses propres ressources et l'appui financier de quelques amis, un journal qui instruirait le peuple, tout en défendant sa personnalité et ses convictions contre les attaques perfides de ses ennemis. Il avait eu l'avantage d'acheter à moitié prix, rue Saint-Pierre, une petite imprimerie vendue par autorité de justice, et, en quelques semaines, le journal fut organisé. Il s'était adjoint son fils Jacques, et Mirot, pour diriger l'entreprise. L'ancien ministre des Terres écrivait les articles politiques et ses deux rédacteurs faisaient tout le reste de la besogne, à part la partie réservée aux collaborateurs, qui étaient le peintre canadien Lajoie, le docteur Dubreuil, jeune savant très estimé, le mutualiste Charbonneau, chef de la Fédération Ouvrière, et le poète Beauparlant, chantant très bien les beaux yeux des canadiennes. Une page était aussi consacrée à la chronique féminine, confiée à mademoiselle Louise Franjeu, que l'Université McGill avait fait venir de France, pour donner des cours de littérature française.
Le premier mois, pour mettre Le Flambeau sur un pied convenable, les deux journalistes, obligés de voir à une infinité de détails à la fois, travaillèrent pour ainsi dire, jour et nuit. Il fallut d'abord, compléter le matériel d'atelier, voir à établir un bureau d'administration avec comptable, agent d'annonces et solliciteur d'abonnements, organiser un service de correspondants, puis donner au journal sa forme définitive en classant la matière qui devait entrer dans chaque page. Il y avait quarante colonnes à remplir par numéro, à part les seize colonnes réservées aux annonces. La première page fut consacrée aux articles politiques et aux échos et commentaires, la seconde aux études littéraires, la troisième aux arts et aux sciences, la quatrième aux questions intéressant particulièrement les femmes et les jeunes filles, la cinquième, les dépêches étrangères, la sixième à l'agriculture, la septième à la chronique ouvrière et aux nouvelles concernant les conditions du travail dans tous les pays du monde, la huitième aux faits-divers de la ville et de tous les endroits du pays. Et lorsque tout fut réglé, que le rouage fonctionna régulièrement, la tâche quotidienne, divisée méthodiquement, du lundi au samedi, resta encore assez lourde. Cependant, ni Jacques ni Paul ne songèrent à se plaindre de leurs fatigues, heureux d'être libérés de cette servitude les obligeant, au Populiste, à n'être que des machines et non des hommes.
Madame Laperle qui, depuis le mois de mai, avait abandonné son appartement de la rue Saint-Hubert pour aller demeurer dans le quartier anglais, rue Peel, où elle était libre de recevoir Paul Mirot aux heures qui lui plaisaient, éprouva une grande joie à l'apparition du nouveau journal, voyant dans cet heureux évènement le présage d'un brillant avenir pour celui qu'elle avait soutenu de toute sa tendresse féminine et dorloté comme un enfant, aux jours angoissants d'incertitude du lendemain qu'il venait de traverser.
Jacques Vaillant ne devait pas tarder à éprouver, à son tour, la félicité à la fois douce et réconfortante que procure aux êtres les mieux trempés pour les luttes de la vie, la hantise de la femme aimée présidant à tous vos travaux, vous accompagnant pas à pas dans le va-et-vient journalier d'une existence active, avec qui vous causez dans la solitude, en parlant pour elle et pour vous.