Un jour, en venant au Flambeau corriger les épreuves de sa page féminine, mademoiselle Louise Franjeu amena avec elle Miss Flora Marshall, une jeune américaine, étudiante à l'Université McGill, qu'elle présenta à ses camarades en journalisme. C'était un belle fille, grande, robuste comme la plupart des américaines, qui commencent de bonne heure à la Public School à faire de la Physical Culture. Elle avait de beaux yeux bruns, aux éclairs d'or fauve, et un abondante chevelure d'un blond ardent. Miss Marshall, à vingt-deux ans, en ressemblait en rien à la vierge rougissante que chantent les poètes les lys mélancoliques et des roses qui se fanent, mais, elle n'en était pas moins séduisante pour cela. Sa franchise de langage et de manières, sa crânerie à aborder les sujets les plus difficiles pour son sexe, sa façon de mépriser les mensonges conventionnels pour considérer bravement les réalité de la vie, autant que sa beauté, plurent à Jacques Vaillant. Dès cette première rencontre, l'ami de Mirot et l'étudiante sympathisèrent parfaitement.
Cette étudiante américaine aimait beaucoup mademoiselle Franjeu et s'intéressait sérieusement au Flambeau. Elle voulait même mettre de l'argent dans l'entreprise, en faisant appel à la générosité d'Uncle Jack, vieux garçon noceur et millionnaire, de New-York, sans cesse, selon le langage pittoresque de sa nièce, in love avec des Stage Beauties au Madison Square Garden. Elle soumit son projet à l'honorable Vaillant qui lui fit comprendre qu'il ne pouvait accepter d'argent venant de l'étranger pour maintenir son journal. Ses ennemis avaient déjà assez de prétextes pour le combattre sans leur fournir de Nouvelles armes.
Uncle Jack, qui s'était enrichi par ses coups d'audace dans les spéculations de bourse, constituait maintenant toute la famille de Miss Marshall, et elle devait hériter plus tard de la fortune de cet oncle millionnaire, qui, malgré ses coûteuses et fréquentes fredaines, parvenait à peine à dépenser son revenu; Elle était née à Los Angeles, Californie, dans ce paysage ensoleillé de la côte du Pacifique, dont elle avait gardé le reflet dans ses yeux et les rayons d'or dans la chevelure. Son père, le capitaine James Marshall, du 12th Regiment des U.S. Rifles, envoyé en garnison dans le Sud, avait épousé une superbe créole qui lui donna, au bout d'une année de mariage, la petite Flora. Dans ce merveilleux climat, quasi oriental, la fillette grandit en liberté, courant les jambes nues sous les orangers. A seize ans, elle était déjà complètement formée. C'est à cette époque de son adolescence que son père, envoyé aux Philippines au début de la guerre Hispano-Américaine, fut tué à la tête de sa compagnie. L'oncle Jack Marshall recueillit la veuve et l'orpheline, qui n'avaient plus pour vivre qu'une modeste pension de l'État. Lorsque sa mère mourut, emportée en quelques jours par une pneumonie contracté dans l'humidité de cette grande ville de fer et de ciment, à laquelle la créole, fleur des climats chauds, ne put jamais s'habituer, Flora avait vingt ans. Comme cette grande fille gênait parfois le millionnaire, grand amateur de beau sexe, qui réunissait à sa somptueuse résidence de la Fifth Avenue, les plus jolies actrices du Madison Square Garden, et quelques intimes, en des banquets de pie girls, il l'envoya terminer ses études à l'Université McGill, de Montréal, dont elle suivait les cours depuis deux ans.
A quelque temps de là, les rédacteurs du Flambeau furent invités à accompagner les membres de la Société des Chercheurs, à la réserve iroquoise de Caughnawaga, où ces messieurs, que la vue d'un vieux clou couvert de rouille, qu'ils croient historique, fait tomber en extase, se rendaient un dimanche, accompagnés de citoyens notables et de journalistes, à la recherche de quelque trésor digne d'enrichir leur modeste musée de ferraille. Paul Mirot amena madame Laperle, et Jacques Vaillant accompagna mademoiselle Franjeu et Miss Marshall. L'américaine était enchantée du voyage et, pour la taquiner, son grand admirateur lui demanda:
--Vous n'avez pas peur des sauvages, charmante Miss?
Miss Marshall, ne saisissant pas l'allusion, que toute jeune fille canadienne eut comprise pour avoir entendu dire dans sa famille que les sauvages avaient apporté un enfant à sa mère ou à sa voisine, répondit:
--Oh! no J'ai vu le nègre qui voulait prendre mon amie.
Et elle raconta ses compagnons, avec une simplicité étonnante, l'histoire du nègre qui voulait prendre son amie. La chose était arrivée quelques mois avant son départ de Los Angeles, pour New-York. Les deux jeunes filles se baignaient dans un ruisseau lorsqu'un nègre, venu du Texas, d'où il s'était enfui après avoir fait subir les derniers outrages à la femme d'un shériff, les surprit. Il les attendait, caché sous les palmiers où elles avaient déposé leurs vêtements. C'est là qu'il saisit son amie, comme une proie, et essaya de l'entraîner sous bois. Alors, la vaillante Flora, ramassant une pierre, la lança de toutes ses forces sur la tempe de l'immonde ravisseur, qui roula dans l'herbe, assommé. Pour cet exploit, la courageuse jeune fille fut décorée d'une médaille d'or par le maire Flannigan.