Jacques Vaillant pensa qu'une femme de cette trempe ne pourrait aimer qu'un brave et il souhaita de trouver l'occasion d'accomplir, pour ses beaux yeux, une action chevaleresque. Cette occasion se présenta plus tôt qu'il ne l'espérait.

Les descendants de ces terribles guerriers, qui ne vivaient que de massacres aux temps glorieux de la Nouvelle-France, s'étaient parés de leurs ornements barbares en l'honneur des visages pâles venus des grand wigwams de la métropole pour le admirer comme des bêtes curieuses. Seul, dans l'oeil morne de l'iroquois vaincu, dompté, décimé après plus de deux siècles de servitude, un éclair furtif provoqué par l'envahissement de sa bourgade, rappelait la farouche vaillance du scalpeur de chevelures. Ces sauvages, convertis au catholicisme, subissaient d'ailleurs l'influence de leurs prêtre, qui les entretenaient sans cesse du grand Manitou et de la sainte iroquoise Teckawita, dont le nom signifie: celle qui s'avance en tâtonnant. Monsieur le curé, accompagné de son vicaire, vint au devant des distingués visiteurs et les conduisit à l'église où un choeur d'iroquoises chanta un cantique édifiant. Jacques Vaillant compara ce chant au miaulement de chattes, par les belles nuits d'été. Cette modeste église, dominant le fleuve Saint-Laurent, possédait de précieuses reliques, au dire du notaire Pardevant, le vénéré président de la société des Chercheurs: un autel donné par le roi de France, Louis XIV, et une cloche, cadeau du roi d'Angleterre, George III. Après la messe, on se rendit sur la place du village où l'on assista aux danses des guerriers déterrant la hache de guerre. Tous ces grands corps, recouverts de peaux de bêtes, barbouillés de rouge et de noir, empanachés de plumes, sautèrent et gesticulèrent durant une heure, sous le commandement du chef de la tribu, qui portait le joli nom de Koncharonkanématchega.

C'est à ce moment que l'incident, auquel Jacques Vaillant devait être redevable de la conquête du coeur de l'américaine, se produisit. Le jeune homme fit remarquer à mademoiselle Franjeu et à Miss Marshall que le notaire Pardevant se tenait entre le curé et son vicaire, prêt à se cacher derrière leurs soutanes dans le cas où ces sauvages feraient mine de vouloir le scalper. Pour montrer qu'elle était plus brave que le président de la Société des Chercheurs, l'étudiante s'approcha d'un iroquois, dont le nom signifiait celui qui court plus vite que l'élan, et lui arracha quelques plumes de sa coiffure. Le sauvage saisit brutalement la jeune fille par le poignet, mais Jacques lui fit aussitôt lâcher prise en le saisissant à la gorge. Les deux ennemis se prirent à bras-le-corps et roulèrent dans la poussière. Les autres iroquois, indignés de voir qu'une blanche squaw ait osé porter la main sur un de leurs frères, s'élançaient, le tomahawk levé, lorsque le curé et son vicaire arrêtèrent leur élan en faisant de grands gestes et en prononçant des paroles qui firent s'abaisser aussitôt les redoutables casse-têtes. Sur un signe du chef, quelques-uns des guerriers séparèrent les combattants qui, heureusement n'avaient aucun mal. Miss Marshall sauta au cou de son sauveur et l'embrassa devant tout le monde, ce qui scandalisa à un tel point le notaire Pardevant, qu'il crut devoir excuser la société dont il avait l'honneur d'être le président, d'avoir permis à des gens de cette espèce de faire partie de l'excursion. L'esprit troublé par la frayeur qu'il avait éprouvé, en même temps que par la scène charmante comme une vieille estampe, dont il venait d'être le témoin, le brave homme bafouilla et dit, en terminant sa courte harangue: Messieurs les membres du clergé, ainsi que les autres sauvages, veuillez croire à ma plus sincère estime et reconnaissance pour votre généreuse hospitalité.

Le samedi suivant, dans le compte-rendu de l'excursion de la Société des Chercheurs à Caughnawaga, Le Flambeau reproduisait textuellement ces paroles du président, précédées de commentaires dénonçant sa lâcheté et son manque de tact en cette occasion. Le journal fut immédiatement poursuivi devant la cour supérieure. Le notaire Pardevant réclamait deux mille dollars de dommages-intérêts, le tribunal lui en accorda cent. Les frais de justice s'élevant à quatre cents, Le Flambeau dut payer cinq cents dollars pour avoir dit la vérité. Le savant juge, dans ses considérant admit que la liberté de presse n'existait pas au Canada; il alla même plus loin et posa en principe que cette liberté ne pouvait exister dans un pays soucieux du maintien des traditions, basées sur la reconnaissance de la hiérarchie sociale et le respect de l'autorité religieuse et civile. Le notaire Pardevant était, du reste, un homme considéré et considérable, d'une conduite exemplaire. Il avait épousé les quatre soeurs, les trois premières avaient déserté sa tendresse pour un monde meilleur; la dernière âgée de dix-huit ans à peine, subissait le prestige de sa tête grisonnante.

Dans les milieux réactionnaires, Le Flambeau fut aussitôt dénoncé avec violence. Tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette, tous les trafiquants de vertu, toutes les nullités se prélassant dans des sinécures ou sollicitant les faveurs des puissants, se liguèrent contre le mauvais journal. L'Éteignoir et le Populiste se disputèrent l'honneur de porter les plus rudes coups à l'audacieux confrère. Pierre Ledoux quitta le Populiste pour fonder une petite feuille en opposition à l'organe du député de Bellemarie, qu'il appela La fleur de Lys à cause de ses idées Bourboniennes. Il fut remplacé au Populiste, par Solyme Lafarce, en mauvaise intelligence depuis quelques mois, avec l'Éteignoir. Et ce ne fut pas plus malin que cela.

La lutte s'engagea à propos d'une campagne entreprise dans les journaux contre le Théâtre Moderne, qui avait mis à l'affiche une pièce jugée mauvaise par les censeurs. Ce n'était du reste qu'un prétexte, car depuis des mois on faisait une propagande secrète contre ce théâtre, dans les familles. Ce que l'on redoutait dans les pièces données par ce théâtre, c'était l'esprit, et, davantage encore, l'idée humanitaire montrant les abus, proclamant les droits égaux des individualités, obscures ou puissantes, aux joies de la vie, en vertu du grand principe de solidarité humaine. La direction du Théâtre Moderne essayait de faire bonne contenance, mais la recette diminuant chaque soir, on prévoyait d'avance qu'il faudrait abandonner la partie. Le Flambeau, sans hésiter, prit la défense de ce théâtre. Paul Mirot, qui rédigeait la chronique théâtrale, représenta à ses lecteurs tout le bien que pouvait faire un théâtre de ce genre parmi la population canadienne-française, à laquelle on reprochait souvent, non sans raison, d'être par trop encline à s'angliciser et même à s'américaniser. Il démontrait la mauvaise foi de ceux qui accusaient d'immoralité, des oeuvres de maîtres interprétées par les artistes du Théâtre Moderne. A tous ces arguments, Pierre Ledoux répondit par des anathèmes.

Les articles de Paul Mirot, en réponse à La fleur de Lys firent sensation: on en causait dans les salons et dans la rue. Un jour que le jeune rédacteur du Le Flambeau passait rue Saint-Jacques, il aperçut le notaire Pardevant causant avec Solyme Lafarce de la grave question du jour. Ce reporter ivrogne et pourvoyeur de prostituée, assurait au gros notaire, qu'il tenait de source certaine que le Théâtre Moderne était soutenu par les francs-maçons de France, dans le but de détruire la foi catholique au Canada. Cette rumeur sensationnelle parut dans le Populiste le lendemain. L'Éteignoir, qui avait eu la primeur de la fameuse affaire Poirot, cette fois était devancé par son rival quotidien. Immédiatement, ces deux journaux à sensation se disputèrent les services de Solyme Lafarce, à coups de dollars.