Enfin, le grand jour de l'examen arriva.
L'école avait un air de fête ce matin-là: le perron avait été balayé avec soin et les vitres des fenêtres, lavées de la veille, brillaient au soleil. Dès huit heures, petits garçons et petites filles en habits des dimanches, débarbouillés et peignés comme pour aller à la messe, arrivèrent par le chemin poussiéreux et, avant d'entrer, essuyèrent leurs bottines neuves, les uns avec leurs mouchoirs, les autres plus policés, sur l'herbe bordant la route. Paul Mirot, le dernier venu, fit mine de passer tout droit, hésita un instant en apercevant l'institutrice dans la porte de l'école, qui le regardait. Comme si elle eut deviné la cause de son hésitation, mademoiselle Jobin rentra et l'enfant, soudain résolu, alla rejoindre ses camarades. Parce que l'oncle Batèche lui avait donné le poulain de la jument breune et la tante Zoé promis de l'emmener en bateau à Sainte-Anne de Beaupré, il avait consenti à lire l'adresse au curé et aux commissaires d'écoles, adresse qu'il savait comme sa prière; car c'était toujours la même formule servant depuis des années à toutes les institutrices à qui on avait confié l'école. L'auteur du petit chef-d'oeuvre était un vieil instituteur, qui avait autrefois porté la soutane. On le disait très pieux, on le vénérait pour sa réputation de sainteté, et changer un mot de sa composition, pour ces âmes simples, paraissait sacrilège. Par mesure de prudence, cependant, l'institutrice fit relire deux fois la fameuse adresse à Paul, devant une rangée de chaises, en face de la table portant le prix destinés aux élèves. Ces chaises, la plus belle, celle du milieu, représentait monsieur le curé qui, tantôt, viendrait s'y asseoir, les autres, les commissaires et le secrétaire de la commission scolaire, le jeune notaire du village, devant lequel toutes les institutrices de la paroisse se pâmaient parce qu'il était galant, joli garçon, et qu'il soufflait les réponses aux élèves embarrassés, à seule fin d'obliger ses admiratrices.
Tout était prêt. Mademoiselle Jobin fit ses dernières recommandations à ses élèves. L'horloge, accrochée au mur blanchi à la chaux, sonna neuf heures. Un roulement de voitures se fit entendre sur la route: c'était le curé et sa suite qui arrivaient.
L'institutrice avait mis sa plus belle robe et elle était vraiment séduisante avec ses grands yeux noirs et son teint pâle, la taille cambrée dans son corset, quand elle alla recevoir, sur le seuil, les représentants de l'autorité religieuse et civile. Paul, au premier rang, l'adresse roulée dans ses deux mains, la reluqua en dessous, et de la voir si gracieuse pour les autres, maintenant qu'elle le traitait avec indifférence, il se sentit bien malheureux. Tous les élèves de la classe étaient debout, lui, restait assis. Concentré en lui-même, il ne voyait pas monsieur le curé passer, majestueux, devant les rangs de la petite armée écolière au complet. Quand tout le monde fut en place, mademoiselle Jobin dut le secouer par l'épaule pour lui faire comprendre qu'il était temps de lire l'adresse ornée de rubans roses, recopiée sur une large feuille parchemin.
Paul se leva, comme poussé par un ressort, fit quelques pas en avant, hésita, puis, s'inclinant, dit: "Très digne pasteur, messieurs les commissaires..."
Que se passa-t-il, à ce moment, dans l'âme du petit homme?
L'adresse aux rubans roses roula sur le plancher, et Paul Mirot se sauva avant qu'on eut songé à l'arrêter.
Tout le jour, le pauvre orphelin, redoutant la colère de l'oncle Batèche, peut-être davantage les reproches de tante Zoé, erra dans les champs, se cachant derrière les buissons s'il voyait approcher quelqu'un de suspect. On devait tout savoir à maison, on était assurément à sa recherche, et il frissonnait de terreur à la pensée d'avoir à expliquer son étrange conduite. Il sentait qu'il avait eu raison de faire ce qu'il avait fait: mais, comment le démontrer aux autres? Il se rappelait qu'au catéchisme, l'année de sa première communion, le jeune vicaire préparant les enfants de la paroisse à ce grand évènement, lui avait prédit qu'il ne ferait jamais rien de bon. Et à propos de quoi? Parce qu'il n'avait pas bien répondu à une question sur l'enfer. Il redoutait de s'entendre répéter la même chose, beaucoup plus que la perspective d'une correction.