--Vous plaisantez. Cependant, je crois que si le Canada était under the Spangled Banner, vous auriez beaucoup plus de liberté.
--Vous avez peut-être raison. Mais, pour jouir de cette liberté, nous canadiens-français, nous devrions nous fondre dans le grand tout de la nation et non former un élément à part, tel que nous sommes sous le régime colonial anglais. Autrement, notre situation ne changerait guère. La politique de l'Angleterre à notre égard, de même que celle des États-Unis à l'égard de nos compatriotes des états de l'est de la grande république américaine, est semblable à celle que les romains adoptèrent en Judée, après que leurs légions victorieuses eurent conquis le peuple de Dieu. C'est-à-dire qu'on nous laisse nous dévorer entre nous. C'est bien à tort que l'on fait un crime à Ponce Pilate d'avoir abandonné le Christ aux mains de Caïphe, pour être jugé selon les lois juives. Ce gouverneur ne faisait que se conformer aux instructions qu'il avait reçues de César, de ne jamais se mêler des querelles entre juifs. Grâce à cette politique, Rome n'avait rien à craindre d'Hérode ni des grands prêtres se disputant les richesses et les honneurs, semant la discorde, la haine, la trahison au sein de ce peuple naguère si glorieux de ses traditions, oubliant sa servitude pour se détruire lui-même sous les yeux du vainqueur. L'histoire se répète. Tous les esclavages sont le résultat de l'exploitation des préjugés de la foule ignorante par ceux qui abusent de leur autorité pour satisfaire leur esprit de domination et leurs appétits démesurés. Sous le régime anglais, notre histoire a plus d'un point de ressemblance avec celle des Israélites soumis à une puissance étrangère. Nous nous vantons encore, dans nos fêtes de Saint-Jean-Baptiste, d'être restés français, malgré les siècles qui nous séparent de la France. Cela n'empêche que le sang qui coule aujourd'hui dans nos veines s'est sensiblement refroidi et ne correspond plus au sang chaud de généreux du républicain français. La France a marché vers la lumière et le progrès. Nous, nous sommes restés ce qu'était le peuple taillable et corvéable à merci sous le règne des Bourbons paillards, entourés d'une cours fastueuse et corrompue. Les libertés que l'Angleterre nous a garanties, au prix du sang versé par les héros excommuniés de mil huit cent trente-sept, nous en profitons trop souvent pour satisfaire nos rancunes ou nos intérêts mesquins, ce qui diminue chaque jour notre prestige au bénéfice des anglais s'emparant de tous les postes avantageux, contrôlant le haut commerce, les grandes entreprises financières et industrielles. C'est bien fait, puisque nous nous contentons de suivre le mouton symbolique qui nous empêche d'apercevoir le loup guettant dans l'ombre le moment opportun pour se jeter sur sa proie.
--Oh! le loup va vous manger, comme dans la fable de monsieur Lafontaine?
--J'en ai bien peur. Nous perdons tous les jours de l'influence en ce pays. Les français n'émigrent guère chez-nous, et pour cause. On favorise peu, du reste, cette immigration, de crainte que ces colons de France, imbus des idées nouvelles, ne nous apprennent à penser, en un mot, à devenir des hommes. D'un autre côté, de l'est à l'ouest, du nord au sud, le Canada est envahi par les immigrants anglais, italiens, irlandais, russes, polonais, juifs et même orientaux. Les américains s'emparent de plus en plus des fertiles plaines de l'ouest. Et l'on peut prédire, sans être prophète, que dans vingt-cinq ans, l'influence de l'élément canadien-français dans le Dominion, aura diminué de moitié. Alors, que nous restions sous la domination anglaise, que le Canada devienne une nation indépendante, ou qu'il entre dans l'Union Américaine, nous serons obligé d'abandonner notre politique d'isolement, préconisée par des cerveaux mal équilibrés, pour compter avec le nombre, avec la majorité des autres citoyens. C'est pourquoi je voudrais voir mes compatriotes bénéficier d'un système d'éducation plus en rapport avec les besoins actuels et les exigences futures auxquelles ils seront appelés à faire face. Maintenant, si vous me demandez quel est, à mon avis la solution la plus vraisemblable que l'avenir réserve à ce pays, placé entre les trois alternatives que j'ai mentionnées il y a un instant, je n'hésite pas à vous répondre qu'il me paraît impossible que le Canada puisse se contenter toujours du régime colonial. Le temps viendra ou la fameuse doctrine Munroe, proclamant que l'Amérique du nord doit appartenir aux américains, s'imposera d'elle même à la faveur des circonstances. Quand l'heure sera venue, sans donner au monde le spectacle d'une guerre sanglante, sans crainte de catastrophes, de maux imaginaires, nos hommes d'état discuteront avec les vôtres s'il vaut mieux ajouter quelques étoiles au drapeau de l'Union ou former une république indépendante, amie et alliée de la grande république dont George Washington fut le père, Lafayette et Rochambeau, les parrains.
La campagne de mensonges et de calomnies entreprise contre Le Flambeau et son directeur, se poursuivit sans relâche et le journal, dénoncé partout, commença à perdre des abonnés; plusieurs annonceurs, menacés par leur clientèle bien pensante, durent refuser de renouveler leurs contrats d'annonces. On parvenait, quand même, à tenir tête à l'orage et à joindre les deux bouts, au prix d'un travail excessif et d'une vigilance de tous les instants.
Jacques Vaillant, en pleine lune de miel, ne semblait pas se douter de la gravité de la situation. Mais il n'en était pas ainsi de Paul Mirot, qui commençait à s'alarmer, prévoyant qu'il faudrait abandonner dans un avenir plus ou moins rapproché, l'oeuvre entreprise avec tant d'enthousiasme. Il est vrai qu'il oubliait chaque soir, auprès de Simone, les préoccupations de la journée et l'incertitude du lendemain.
Ceux qui n'ont pas connu la saveur des lèvres de la vraie femme, de la femme qui aime et se donne toute entière dans un baiser, ceux-là, ne sauront jamais que la liqueur la plus enivrante, le fruit le plus savoureux, ne se trouve pas dans des plateaux d'argent ou des coupes de cristal, mais dans cette fleur de chair qui s'entrouvre pour le sourire ou pour la caresse, lorsqu'un tendre émoi fait battre le coeur féminin. Durant de longues années, toute la vie même, des hommes ont conservé l'impression toujours aussi intense des baisers semblables, survivant à l'éloignement ou à la mort de celles qui les avaient donnés.
Après le mariage de son ami avec l'américaine, Paul Mirot, préoccupé de l'avenir de Simone, voulut se prévaloir de cet exemple pour la faire consentir à une union légitime, sinon nécessaire à leur amour, du moins indispensable pour satisfaire aux exigences de la loi et de la société. Dans leurs tête-à-tête les plus tendres, aux moments où l'on ne se refuse rien, il amena à différentes reprises la conversation sur le sujet. Mais invariablement elle lui répondit:
--Non, mon chéri, ce serait une folie que tu regretterais plus tard, et je t'aime trop pour te mettre au pied ce boulet de l'union indissoluble, qui entraverait ta marche vers l'avenir. Je t'en ai expliqué les raisons avant de me donner à toi, ces raisons subsistent toujours puisque, au lieu de rajeunir, je vieillis. Et peut-être que si nous nous sentions enchaînés l'un à l'autre, nous ne nous aimerions plus du tout. Le titre de mari, que je te donnerais, me ferait penser à l'autre. Et toi, avec ton caractère ennemi de toute contrainte, de te savoir obligé de me rester fidèle, ne songerais-tu pas à me tromper?