C'est en vain qu'il insistait.

A l'automne, un mois après l'ouverture de la saison des spectacles, le Théâtre Moderne fit faillite, ne pouvant résister à la guerre sournoise que l'on continua à lui faire après la violente campagne de presse dont ce théâtre avait été l'objet la saison précédente. Ce fut le premier coup sérieux porté par le parti réactionnaire, organisé en nombreuses congrégations, sociétés soi-disant patriotiques, associations de jeunes gens, à ceux qui se dévouaient pour éclairer le peuple afin de le libérer d'onéreuses servitudes.

On s'appliquait surtout à chauffer à blanc le fanatisme inconscient des jeunes gens enrôlés dans l'Association des Paladins de la Province de Québec, à tel point que bon nombre d'entre eux devenaient des espèces d'illuminés, quelques-uns même, des fous dangereux. Un jour, trois ou quatre Paladins osèrent insulter mademoiselle Louise Franjeu, la dévouée collaboratrice du Flambeau, qui revenait de donner son cours à McGill. Heureusement que les insulteurs reçurent un châtiment immédiat. Deux élèves de la vaillante française, deux athlètes de l'équipe de football de l'Université de la rue Sherbrooke, que les jeunes fanatiques n'avaient pas remarqués, se jetèrent sur eux et les rossèrent d'importance, leur mettant sur les yeux et le nez en marmelade, l'auréole des martyrs de la foi.

Vers le mois de novembre, Le Flambeau commença à enregistrer des déficits. La circulation du journal avait diminué de moitié dans l'espace de quelques mois, et le revenu des annonces baissait chaque jour. On espérait, cependant, que ce ne serait qu'une crise passagère, lorsqu'un évènement imprévu se produisit. Pierre Ledoux, dans La fleur de Lys dénonça une conspiration maçonnique épouvantable. Afin d'impressionner l'opinion publique par des mots terrifiants, il parla de secte infâme, de mécréants, de vampires, de suppôts de Satan portant au front le signe de la Bête, et désigna comme faisant partie des loges tous ceux qui revendiquaient le droit de raisonner et d'avoir des opinions autres que les siennes. Dans un de ses plus fameux article, il exprimait le regret qu'on ne puisse revenir aux temps si glorieux pour l'Église où les libres-penseurs étaient condamnés à mourir dans les supplices, regrets tout imprégnés de mansuétude et de charité chrétienne, et il se consolait par cette non moins charitable pensée: Si nous ne pouvons plus brûler les hérétiques, il nous reste encore la ressource de briser leur carrière, de leur enlever leurs moyens d'existence, en un mot de les exterminer par la famine. C'était sublime!

Pour le personnel du Flambeau il ne fit aucune exception: depuis le directeur jusqu'au dernier des collaborateurs, tous y passèrent. Sans l'affirmer catégoriquement, Pierre Ledoux insinua que des réunions sataniques se tenaient dans l'édifice même du journal.

Un soir, un jeune Paladin suivit Paul Mirot jusque chez Simone. Quelques jours plus tard, Jacques Vaillant ayant oublié dans son bureau un paquet que lui avait confié sa femme, retourna le chercher dans la soirée et s'aperçut, rue Saint-Pierre, qu'un individu rasant les murs le suivait à distance.

Le député de Bellemarie dédaigna, d'abord, de porter la moindre attention à ces histoires à dormir debout, se refusant à croire qu'il y eut des gens assez gobeurs pour prendre au sérieux les élucubrations dont accouchait, dans chaque numéro de La fleur de Lys, le cerveau détraqué du triste individu que Marcel Lebon lui avait un jour très justement désigné comme un ennemi de la race humaine. Passé le temps des loups-garous qui, selon la superstition populaire, n'étaient autres que de pauvres malheureux changés en bêtes pour avoir omis de faire leurs Pâques sept années durant. Cependant, ces appels au fanatisme religieux finirent par émouvoir le troupeau des naïfs et des pusillanimes par trop enclins, à cause de son éducation superstitieuse, à croire à tout ce qui de près ou de loin ressemble à une puissance occulte. En conséquence, les amis de l'ancien ministre des Terres, surtout ceux qui avaient des intérêts dans Le Flambeau, comme le financier Boissec, le supplièrent de réduire à néant, par une déclaration formelle, les accusations portées contre lui et son entourage. Il se rendit de bonne grâce à leur désir, et le vingt-quatre novembre paraissait sous sa signature, un article cinglant les hypocrites et les exploiteurs d'odieuses légendes. Il les accusait de faire appel à la violence de vouloir soulever les préjugés de races et le fanatisme religieux, de semer la haine et la discorde, au détriment de leurs compatriotes, préférant voir périr la race française au Canada, que de lui accorder la moindre liberté. Lui, n'était pas de cette école. Il aimait mieux suivre la trace des grands hommes d'état qui ont fondé les démocraties, des penseurs, des philosophes dont les oeuvres ont contribué à rendre les hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels envers leurs semblables. Il revendiquait le droit de différer d'opinion avec le clergé, quand il s'agissait d'affaires temporelles, et de combattre son influence politique. Du reste, il n'y avait rien de secret dans sa conduite, il agissait ouvertement, on pouvait le juger au grand jour. Lui et ses dévoués collaborateurs avaient entrepris d'éclairer leurs compatriotes, de les instruire de ce qu'on leur cachait avec tant de soin, et ils ne faibliraient pas à leur tâche, parce qu'ils étaient sincères et convaincus qu'ils défendaient des idées justes et respectables.

Cet article mit le parti réactionnaire en révolution.

Le lendemain, dimanche, vingt-cinq novembre, il y eut grande réunion des Paladins de la Province de Québec, à leur salle de la rue Saint-Timothée, pour célébrer dignement la fête de cette vertueuse Catherine d'Alexandrie, dont le savoir fut pour le moins égal à celui de ces jeunes savants qui prétendaient sauver le monde une seconde fois en le régénérant dans le Christ, sans comprendre ce que cela voulait dire.

Le notaire Pardevant, de la Société des Chercheurs, président honoraire de l'association, Pierre Ledoux, le bourbonien, et un jeune abbé, complètement ignorant des devoirs et des responsabilités du citoyen, ayant à faire face en même temps aux besoins de la famille et aux exigences de la vie sociale, furent les orateurs de la circonstance. Tous trois, après s'être inspirés de l'exemple de la grande sainte dont, chaque année, la jeunesse des écoles commémorait le martyre par des réjouissances, dénoncèrent violemment les hommes publics et les journaux qui tentaient de propager les idée néfastes, par trop répandues dans la vieille Europe. Ils citèrent à ces jeunes têtes chaudes, comme modèles de vertu et de piété, ces Rois Soleils qui furent les contemporains de nos ancêtres, pour leur représenter ensuite les détenteurs d'une autorité usurpée aux Bourbons, sous les aspects les plus repoussants: ce n'étaient que des renégats, des impies dédaignant les glorieuses traditions de la France monarchique et reniant la foi de leurs pères. L'abbé prédit à son auditoire, délirant d'enthousiasme, que le châtiment du ciel n'allait pas tarder à s'appesantir sur tous ces réformateurs diaboliques. Le notaire Pardevant annonça un tremblement de terre, des inondations pour punir les prévaricateurs, et même une affreuse famine, semblable à celle qui força les habitants de Mésopotamie, d'aller acheter du blé en Égypte, où la pudeur du vertueux Joseph fut soumise à une bien dure épreuve. Mais, ce fut Pierre Ledoux qui remporta le plus gros succès. Il conseilla à ses jeunes amis d'organiser des protestations publiques contre Le Flambeau et son directeur, qui avait eu l'audace, non seulement d'écrire, mais de publier un article constituant une sanglante injure pour notre foi et nos traditions. De toutes parts, dans la salle, on cria: "A bas Vaillant! A bas Le Flambeau! Vive La fleur de Lys."