Quand l'hiver canadien commence à la Sainte-Catherine, par une première bordée de neige, la fête est complète. Ce jour-là, depuis le matin, la neige n'avait cessé de tomber et Jacques Vaillant, accompagné de sa jeune femme, suivis de Paul Mirot et de madame Laperle, vers les quatre heures de l'après-midi, se promenaient joyeusement dans cette blancheur qui tombait du ciel en flocons pressés et les enveloppait en tourbillonnant, lorsqu'ils rencontrèrent Luc Daunais, le reporter de la police au Populiste, et André Pichette, le reporter du sport. Les deux rédacteurs du Flambeau avait toujours conservé d'excellentes relations avec ces deux braves garçons, un peu maniaques, mais gentils et obligeants pour leurs confrères. Luc Daunais s'empressa de leur raconter ce qui venait de se passer à la réunion des Paladins de la Province de Québec, où il avait été envoyé par Jean-Baptiste Latrimouille, pour représenter Populiste. André Pichette, qui l'accompagnait par désoeuvrement, confirma les paroles de son compagnon. Le reporter de la police s'offrit de prévenir l'autorité municipale de la manifestation que l'on préparait pour le lendemain, tandis que le reporter du sport, toujours orgueilleux de sa force peu commune, se mit à la disposition de ses anciens camarades dans le cas où ils voudraient jouir du spectacle de le voir écrabouiller, à coups de poing, quelques douzaines de Paladins.

Jacques Vaillant et Paul Mirot déclinèrent en plaisantant ces offres confraternelles, ne prenant pas la chose au sérieux Mais les femmes furent moins optimistes. Et le lundi, malgré le dégel rendant les rue malpropres et glissantes, Flora et Simone se rendirent de bonne heure au Flambeau, d'où il fut impossible de les déloger.

Le directeur du Flambeau était parti le samedi soir pour Québec, où l'appelait une affaire pressante, et les deux jeunes gens se trouvaient seuls pour faire face à une situation qui pouvait entraîner de graves conséquences. Dans la matinée et jusque vers les trois heures de l'après-midi, tout se passa comme à l'ordinaire. Les femmes mêmes commençaient à être tout-à-fait rassurées, lorsqu'une clameur menaçante, se rapprochant de plus en plus, mit tout le monde sur pied.

Jacques Vaillant descendit au rez-de-chaussée et fit fermer les doubles portes donnant sur la rue, en même temps Paul Mirot téléphonait au bureau central de la police, pour demander du secours.

Paladins de la Province de Québec, au nombre de trois ou quatre cents, se massèrent devant les bureaux du journal et firent un tapage indescriptible. Au milieu des hurlements de cette foule délirante, on distinguait les voix les plus fortes et les plus enthousiastes proférant de douces paroles, telles que: Détruisons ce foyer d'infection nationale!--Traitons-les comme des chiens!--A bas Le Flambeau!--A bas Vaillant et ses acolytes! Tout-à-coup une vitre de la fenêtre de la pièce donnant sur la rue Saint-Pierre où se trouvaient Flora et Simone, auprès des deux journalistes qui surveillaient les manifestants, vola en éclats et madame Laperle, poussant un cri de douleur s'affaissa. Elle avait été frappée, un peu au dessus de la tempe droite, par une boule de neige durcie renfermant un morceau de charbon. On s'empressa autour d'elle, on la releva, et l'on s'aperçut que du sang coulait en abondance de sa blessure.

Dans la rue, le tumulte augmentait et les projectiles de toutes sortes pleuvaient maintenant comme grêle dans la pièce qu'on se hâta de quitter. Cependant, la digne fille du brave capitaine Marshall ne perdit pas son sang-froid; cette foule menaçante ne l'intimidait pas plus que le nègre qu'elle avait assommé avec une pierre sous les palmiers de la Californie, pour défendre une camarade d'école. Elle chercha partout un revolver, un arme quelconque. Sur une table, elle aperçut enfin un carré de plomb, s'en empara, et avant que son mari ait pu la retenir, elle revint dans la pièce évacuée, courut à la fenêtre et lança de toutes ses forces ce bullet d'un nouveau genre dans la foule en criant: --Take that, Pieds-noirs!

C'était la plus insultante épithète qu'elle connût en français. A ce moment, une escouade de police arriva et dispersa les manifestants.

On avait couché Simone sur un canapé et Paul Mirot lui appliquait sans cesse des serviettes trempées d'eau froide sur le front. Le docteur Dubreuil, appelé en toute hâte arriva au moment où la jolie veuve commençait à reprendre ses sens. La blessure examinée, le médecin affirma que ça ne serait rien. Il lui fallait, tout de même, éviter de prendre du froid et rester à la maison pendant quelques jours. Le pansement fait on enveloppa, avec un foulard, la tête de la blessée et Paul Mirot ayant fait venir une voiture, partit avec elle pour la conduire rue Peel. Jacques Vaillant pria Flora de s'en aller avec eux, mais elle ne voulut jamais consentir à le quitter. A ses supplications elle répondit, d'une voix ferme: