La démonstration en plein air, débutant par un discours de circonstance, que devait prononcer Paul Mirot, avait été annoncée pour trois heures de l'après-midi. A l'heure convenue tous le citoyens de la paroisse, et même des paroisses environnantes, étaient réunis devant le perron du magasin Carignan & Désourdis. Sur l'herbe, de l'autre côté de la rue, on avait transporté tous les bancs disponibles du village, même ceux de la sacristie. Ces bancs étaient réservés aux femmes et aux enfants. Le président de la fête, que était le notaire du village, devenu un homme sérieux et considérable, depuis l'époque où il s'amusait à taquiner les institutrices, lut d'abord une lettre d'excuse de l'honorable Vaillant, puis présenta l'enfant de la paroisse au public. Paul Mirot s'avançant pour prendre la parole aperçut assise sur le premier banc, à côté de la tante Zoé, Simone qui le fixait de ses grands yeux. A partir de ce moment il ne vit plus qu'elle et c'est pour elle qu'il fut éloquent.

Quand il eut expliqué comment il se faisait que leur député l'avait chargé de la tâche difficile de le représenter à cette fête de la Saint-Jean-Baptiste, il entra dans le vif de son sujet. Ils avaient entendu, le matin, le ministre de Dieu parler du passé, lui, leur parlerait du présent. Les enseignements du passé ne

sont utiles qu'en autant qu'on sait en retenir ce qui peut être appliqué aux conditions présentes et l'existence des peuples comme individus. On n'apprend plus au jeune cultivateur à faucher à la faucille puisque la lieuse mécanique a remplacé ce procédé primitif et pénible de faire la moisson. Seulement, on lui rappelle que son grand-père, qui a accompli ce dur labeur, lui a donné une leçon d'énergie dont il doit s'inspirer pour tirer le meilleur parti possible des avantages que lui offre le progrès moderne. Il en était de même de l'exemple de ces martyrs et de ces héros d'autrefois dont la mémoire devait être honorée, sans pour cela renouveler les querelles et recommencer les luttes du passé, dans un siècle où tous les esprits éclairés admettaient la liberté des croyances, à une époque où des relations plus faciles et plus constantes entre le différents peuples de la terre tendaient à assurer la paix universelle, pour le plus grand bien de l'humanité. Le courage de ces héros et de ces martyrs, chacun devrait l'imiter dans l'effort de chaque jour pour améliorer son sort et celui de ses semblables, acquérir plus de connaissances utiles, créer plus de bonheur autour de soi.

Le ton de ce discours était peut-être un peu trop élevé pour ces braves gens, qui ne voyaient pas si haut ni si loin. Mais Simone l'encouragea de son regard approbateur.

Il dénonça les petits saints et les faux patriotes se proclamant les seuls défenseurs des droits des canadiens-français et de leur religion, afin d'exploiter la crédulité populaire à leur profit, tout en commettant sans danger les pires injustices. Pour échapper au triste sort que ces faux patriotes nous préparent, dit-il, l'on doit renoncer à l'isolement dans lequel on essaie de nous maintenir, fermer l'oreille aux discours flagorneurs de Saint-Jean-Baptiste, nous proclamant chaque année, au mois de juin, les seuls êtres bons, honnêtes, courageux, intelligents et instruits qui existent au monde. On ne s'y prendrait pas autrement pour suborner une coquette imbécile et jolie. Les hommes sérieux ne doivent pas se laisser aveugler par ces louanges mensongères. Il faut avoir le courage de regarder la vérité en face. Nous occupons une situation inférieure en ce pays et par notre faute: parce que l'on ne fait pas la part assez large à l'enseignement pratique: parce que nous avons peur de raisonner et de marcher avec le siècle; parce qu'on nous a trop longtemps habitués à vivre dans la contemplation du passé, ou lieu de tourner nos regards vers l'avenir. L'Intégral, un journal rétrograde qui en est encore à ressasser les idées du moyen-âge, n'a-t-il pas eu la sottise d'écrire que l'aviation était un crime contre Dieu, parce que si le Créateur avait voulu que l'homme s'élevât dans les airs, il lui eut fait pousser des ailes. Les véritables ennemis des canadiens-français sont les gens de cette espèce et non l'anglais entreprenant, progressiste, qui ne nous demande que de l'aider à faire du Canada une nation prospère et libre, à côté de la grande république américaine, accordant des droits égaux à toutes les races et admettant toutes les opinions religieuses et philosophiques.

Ses auditeurs l'écoutaient avec étonnement, mais trouvaient qu'il parlait bien, tout de même. Ils sentaient confusément qu'il avait raison. Cependant, ces gens habitués à applaudir les périodes ronflantes et connues où reviennent à chaque instant les mots magique de gloire nationale, de destiné providentielle, de foi de nos aïeux, de traditions glorieuses, ne savaient plus que faire de leurs mains.

Le jeune homme résuma brièvement sa pensée. Il n'était pas question d'abandonner nos coutumes française, nos droits reconnus par la constitution britannique, pas plus que ce parler de France dont nous avons su conserver les mâles accents, de même que l'exquise poésie. Personne nous demandait ce sacrifice qui serait une lâcheté. Ce que les vrais patriotes désiraient, le député de Bellemarie, entre-autre, c'était que nous nous armions pour les luttes de la vie, non avec des arquebuses à mèches, datant de l'époque de Samuel de Champlain, mais en nous procurant des armes perfectionnées modernes. En d'autres termes si les canadiens-français voulaient avoir leur part légitime dans l'exploitation des richesses de ce pays, et, au point de vue intellectuel, jouer le rôle dont ils étaient dignes par leur intelligence, ils devaient marcher de l'avant en se mettant au niveau de la civilisation des autres peuples, ou lieu de se retrancher derrière le mur de Chine, fait de préjugés illusoires qu'on aurait dû reléguer depuis longtemps au paradis des caravelles et des drapeaux fleurdelisés.

Quand l'orateur se tut, les bonnes gens de Mamelmont lui firent une ovation. Tous ne demandaient qu'à s'armer comme il le leur avait dit. L'oncle Batèche était fier de son neveu. Il le félicita à sa manière, en lui disant: C'est bien envoyé. La tante Zoé ne dit rien, parce qu'elle ne savait pas quoi dire. Quant à Simone, elle pressa tendrement la main de Paul, faute de mieux.

Le reste de la journée se passa en amusements variés. Il y eut des courses pour jeunes filles, pour garçons, pour hommes et femmes mariés, puis une