course au cochon graissé. Ce fut le vieux Dumas que Paul Mirot avait connu à l'école, qui terrassa l'animal enduit de suif, appartenant au vainqueur comme prix de la course. Le pauvre homme était radieux et toute sa vieille face ridée s'éclairait en pensant que cela lui ferait du boudin et de la saucisse pour les fêtes de Noël et du Jour de l'An. Depuis que son fils l'avait quitté, sans le prévenir de son départ ni lui dire où il allait, le vieillard travaillait à la journée chez les cultivateurs et gagnait misérablement sa vie. Tout le monde était content qu'il eut attrapé le cochon. Après les courses, on se réunit par groupes pour causer de choses et d'autres et chanter des vieilles chansons françaises et canadiennes: La belle Françoise qui veut s'y marier, A la claire fontaine, Sur le pont d'Avignon, Fanfan La Tulipe, O Canada, terre de nos aïeux.
La nuit venue, une belle nuit calme et tiède d'été, en plusieurs endroits, on alluma des brasiers ardents alimentés de branches sèches. Dans toutes les maisonnettes du village, on avait collé aux carreaux des fenêtres des papier transparents, bleu, blanc et rouge, qu'éclairaient par derrière une lampe à pétrole. Le coup d'oeil était féerique pour ces humbles habitants de la campagne, aux coeurs français. Ce fut du délire à l'apparition de la première fusée dans le ciel serein. Des cris d'allégresse s'élevèrent de partout. En même temps, une compagnie de miliciens d'occasion armés de fusils de chasse, arriva par le chemin du roi et vint se placer autour de l'estrade d'où on lançait les pièces pyrotechniques qu'à tour de rôle les notabilités de la paroisse et les invités venaient allumer. A partir de ce moment, les détonations se succédèrent presque sans interruption pendant plus d'une heure, mêlées au sifflement des fusées et aux clameurs de la foule.
A onze heures, tout était fini et le village avait reconquis son calme habituel.
Paul Mirot, qui s'était fait une fête de coucher de nouveau dans sa petite chambre sous le toit, toute pleine de souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, n'y retrouva pas le charme du passé. Simone qui occupait, au dessous, la chambre destinée à la visite était trop près de lui pour qu'il puisse oublier le présent. Et pourtant, c'était par des nuits semblables de clair de lune, qu'accoudé à la petite fenêtre, tout près, il avait fait de ces rêves merveilleux d'amour et de gloire, comme en font tous les adolescents quelque peu imaginatifs; c'était par ces belles nuits d'été, pleines d'étoiles, qu'il avait interrogé l'infini pour découvrir le mystère de la création des mondes.
Il avait pressenti la puissance de Dieu, dans ces grandioses manifestations de la nature, d'un Dieu qui n'était pas celui que proclament les pouvoirs tyranniques pour asservir leurs semblables, d'un Dieu que l'on calomnie en lui attribuant des idées d'orgueil, de haine et de vengeance. Il tendit l'oreille pour surprendre les bruits qui venaient de la chambre au-dessous, et quand il eut entendu le lit craquer sous le poids du corps de Simone, il se coucha à son tour et s'endormit.
Le lendemain, il pleuvait et la journée fut triste. L'oncle Batèche expliqua pour la millième fois à son neveu, son fameux projet d'exploitation de la betterave. Il en avait encore parlé au conseil municipal, à l'assemblée de juin, mais sans plus de résultat. Depuis vingt ans, il prêchait le même évangile, l'évangile de la betterave, sans être parvenu à convertir personne à sa croyance. Quant à la tante Zoé, elle parla à Simone de la Confrérie des Dames de Sainte Anne dont elle était la présidente honoraire. C'était une bien belle et très pieuse confrérie. Elle l'entretint ensuite de ses poules, qu'elle avait eu de la misère à faire couver au printemps; des petits cochons qu'on engraissait au lait de beurre et à la moulée, pour l'hiver; de la vache caille, la meilleure du troupeau, qui vêlait toujours de bonne heure et donnait du lait jusqu'à l'automne avancé. A cause de la pluie, qui ne cessait de tomber, les deux amoureux durent subir ces conversations sans pouvoir s'isoler un instant.
Vers le soir, un fort vent d'ouest s'éleva et nettoya le ciel. Pendant que l'oncle Batèche allait traire ses vaches et que la tante Zoé pelait ses pommes de terre tout en faisant réchauffer la soupe, Paul et Simone allèrent faire une promenade dans le jardin. Ils se communiquèrent leurs impressions de la nuit précédente. Simone aurait bien voulu causer avec lui dans la paix sereine de la nuit. Mais, comment faire? Il ne fallait pas s'exposer à abuser de la confiance de ces coeurs simples. On résolut de rester bien sage. Pourtant, Paul affirmait que c'était bien joli là-haut, dans sa petite chambre, où par la fenêtre ouverte on voyait les étoiles. Et pour voir les étoiles par curiosité féminine, pour visiter cette petite chambre