où le jeune homme avait vécu enfant, où il avait travaillé, douté de lui-même, souffert quelquefois, cette petite chambre dont il lui avait tant de fois parlé, Simone risqua de se compromettre. Après la veillée quand le couple Batèche fut endormi, pieds nus, elle se rendit auprès de Paul, sans faire de bruit, et elle lui apparut comme une vision de rêve dans un rayon de lune.
Le mercredi, le soleil se leva éblouissant et incendia l'atmosphère. Dans la matinée, malgré une chaleur accablante, on alla se promener dans les champs où l'on commençait la fenaison. On respirait à pleins poumons l'agréable et vivifiante odeur de foin coupé. L'oncle Batèche se moqua de son voisin, qui était à faucher une grande pièce de mil, prédisant de l'orage à brève échéance. Quant à lui, il attendrait que la température se soit remise au beau fixe pour récolter son foin dans d'excellentes conditions. Vers les quatre heures de l'après-midi, on décida d'aller pêcher la perche et le crapet dans le ruisseau Bernier, situé à quelques arpents de la maison, sur le bord de la rivière. L'oncle Batèche accompagna son neveu et Simone. L'endroit était charmant, ombragé de feuillage rempli d'oiseaux. Parmi le nénuphars et les ajoncs émergeant de l'eau, montait le croassement espacé et monotone des grenouilles. Pas la moindre brise ne venait tempérer la chaleur écrasante du jour. Les deux hommes tirèrent de l'ombre la chaloupe qu'ils avaient empruntée à un voisin et tous trois tendirent leurs lignes. Ça mord pas, dit après une demi heure de silence attentif, le vieil homme. Et pour distraire la jolie compagne de son neveu, il lui raconta des histoires de son jeune temps. Un jour, il s'était déguisé en loup-garou pour faire peur à son voisin François, qui courtisait la Maritaine en même temps que lui, et se vantait partout de lui faire manger de l'avoine. Le pauvre garçon avait failli en crever de frayeur. Puis il lui parla de feux-follets, de chasse-galeries, d'un malheureux qui avait vendu son âme au diable et que le curé arracha des griffes de Satan. Bref, il lui donna une foule de détails intéressants sur les moeurs campagnardes d'autrefois.
Un coup de tonnerre gronda dans le lointain. Personne ne s'était encore aperçu que depuis quelques minutes le soleil se cachait derrière les nuages. Les hirondelles rasaient la surface de l'eau. L'oncle Batèche, après avoir interrogé l'horizon qui, de l'ouest au sud, était d'un noir d'encre, dit: On va en avoir une rôdeuse. Les pêcheurs se hâtèrent de déguerpir.
Quand ils arrivèrent à la maison, il faisait sombre comme à la tombée de la nuit et les éclairs commençaient à sillonner le firmament. Il était temps: de grosses gouttes de pluie tombaient et aussitôt le seuil franchi, la tempête éclata. Un torrent d'eau inonda la terre encore brûlante des ardeurs du soleil. La force de la tourmente faisait craquer la maison et les coups de tonnerre se succédaient presque sans interruption. La tante Zoé s'était agenouillée près de la table, sur laquelle elle avait placé un cierge béni allumé, tandis que l'oncle Batèche, assis près de la fenêtre, fumait stoïquement une bonne pipe de tabac canadien. Simone, s'était réfugiée dans les bras de Paul et à chaque éclair qui illuminait la pièce où se tenaient ces quatre personnes, dans des attitudes bien différentes, un tremblement nerveux la secouait toute.
Tout-à-coup la maison s'emplit d'une lumière fulgurante en même temps qu'un bruit formidable, pareil à une explosion de dynamite, fit sursauter tout le monde. La foudre venait de frapper l'orme dont les branches ombrageaient le perron. Chacun se tâta, étonné d'être encore vivant. L'orage s'éloignait, on respira.
Le soleil reparut et on ouvrit les portes et fenêtres. La joie de se sentir vivre est délicieuse après des émotions pareilles. Simone, dans une détente de toute sa nervosité féminine, riait sans raison. On alla examiner l'arbre foudroyé par l'étincelle électrique. C'était un bel orme, droit, majestueux, la tête en parasol, un vieux géant que la hache du défricheur avait respecté. La foudre lui avait enlevé une lisière d'écorce, du haut jusqu'en bas. L'orage grondait encore dans le lointain, et, sur le fond sombre de ce tableau magnifique se détachait un brillant arc-en-ciel. Toute la végétation, lavée, rafraîchie, resplendissait sous les rayons du couchant qui donnaient aux gouttelettes de pluie attardées à la pointe des feuilles ou suspendues aux brins d'herbe, des scintillements de pierreries semées à profusion sur l'écrin vert des pelouses et dans la chevelure touffue des bosquets. L'âme sensible de Paul Mirot en était toute émotionnée.
C'est sous l'effet de cette émotion que le jeune homme proposa à sa compagne une promenade sentimentale au clair de lune, quant les vieux seraient couchés. Ils se donnèrent rendez-vous dans le jardin, qu'ils avaient exploré la veille.
Durant la soirée, les amoureux écoutèrent distraitement l'oncle Batèche parler de son intention de se porter candidat à la mairie au mois de Janvier. Tout le monde lui assurait une élection par acclamation, la chose lui étant due en raison des ses services passés Il les entretint ensuite des élections parlementaires prochaines, dans la province de Québec. On commençait à annoncer la candidature d'un homme du comté contre l'honorable Vaillant, qui aurait peut-être de la misère à se faire réélire parce qu'on disait qu'il voulait détruire les curés pour faire plaisir aux anglais. Ses ennemis, et ils étaient nombreux, citaient le fait que son fils avait renié sa race en épousant une protestante. Il en était à énumérer le évènements notables de l'année: les mariages, les mortalités, les malheurs de l'un qui avait dû vendre sa terre pour payer ses dettes, les succès de l'autre prêtant maintenant de grosses sommes d'argent sur hypothèques, lorsque la tante Zoé, après avoir déposé sur la table le bas de laine qu'elle ravaudait, annonça qu'il était temps d'aller se coucher.
Une heure plus tard, Paul était dans le jardin, attendant Simone, qui ne tarda pas à le rejoindre. Les amoureux s'éloignèrent jusqu'au bout d'une allée, bordée de carrés d'oignons et de concombres, où ils s'arrêtèrent et se dirent de si tendres choses, au clair de lune, que la tante Zoé, qui ne dormait pas et les avait suivis, en fut toute bouleversée, n'en pouvant croire ses yeux ni ses oreilles.