VII
LA VOIX DU PEUPLE
La législature provinciale fut dissoute le vingt août et l'on fixa la date des élections générales dans la province de Québec, au dix-huit septembre, la mise en nomination des candidats dans les différents comté ruraux et dans les divisions électorales des villes devant avoir lieu le onze septembre.
Le gouvernement, qui avait dédaigné les sages avis de l'honorable Vaillant pour se rallier à l'opinion du vieux Troussebelle, s'apercevait maintenant qu'il avait commis une erreur de tactique mettant son existence en danger. C'était ses derniers atouts qu'il jouait dans cette lutte, et afin de donner le moins de chances possibles à l'ennemi, il avait réduit à vingt-huit jours la période électorale. Il était trop tard cependant, pour s'engager dans une voie nouvelle. Les ministres du cabinet décidèrent de ne pas appuyer les candidats du groupe dont le député de Bellemarie était le chef. Si ces candidats parvenaient quand même à se faire élire et dans le cas où le gouvernement serait maintenu au pouvoir, on tâcherait de s'entendre avec eux après les élections. Quant au prédécesseur de Vaillant, il voulait à tout prix aller combattre celui dont il avait triomphé devant le conseil des ministres. On le laissa faire.
Marcel Lebon, à qui on avait enlevé la direction politique du Populiste, sur les instances de l'honorable Troussebelle, son ennemi déclaré, se portait candidat dans la division Saint-Jean-Baptiste, que ce même Troussebelle représentait avant d'abandonner son portefeuille de ministre pour accepter un fauteuil au Conseil Législatif. Le financier Boissec, qui avait fondé de grandes espérances sur Lebon, caressant l'espoir de se faire nommer sénateur un de ces jours, se chargeait de défrayer les frais de l'élection de celui qu'il appelait son meilleur ami. Son adversaire était le notaire Pardevant, qui comptait sur l'appui de toutes les personnes pieuses et particulièrement sur les appels au fanatisme religieux que ne manqueraient pas de faire en sa faveur ses jeunes amis, Paladins de la Province de Québec.
Dans la division Sainte-Cunégonde, Prudent Poirier avait un concurrent redoutable dans la personne du chef de la Fédération Ouvrière, le mutualiste Charbonneau. Cet industriel, qui traitait mal ses ouvriers et les exploitait sans cesse, était arrivé à la députation dans cette division où les prolétaires formaient la masse de l'électorat, par un de ces hasards mettant parfois en évidence la premier venu dont la sottise étonne d'abord et dégoûte ceux-là même qui l'ont poussé de l'avant. L'amateur de piano-legs avait bien des comptes à rendre à ses mandataires, et il n'était pas de taille à faire face à la musique.
Les ennemis de l'honorable Vaillant s'étaient entendus pour lui choisir un adversaire, à la fois dangereux et humiliant, dans la personne de Boniface Sarrasin, ancien commerçant de volailles de la paroisse de Saint-Innocent, qui n'avait pas d'opinions politiques, mais s'engageait à appuyer les chefs que l'électorat de la province choisirait, soit d'un côté, soit de l'autre. Ce candidat incolore, sachant à peine signer son nom, était connu de tous les cultivateurs du comté, dont il avait fréquenté la basse-cour, pour en acheter poules, poulets et dindons. Retiré du commerce, on le disait riche et, bien entendu, de bon conseil. On venait de très loin lui emprunter de l'argent, à un taux d'intérêt assez élevé, ou le consulter sur la meilleure manière de faire couver les canards. Et ce n'était pas un monsieur de la ville, mais un homme sans prétention, vivant au milieu des citoyens de Bellemarie. Cette dernière considération ralliait beaucoup d'indifférents et d'indécis à la candidature du Père Boniface, comme tout le monde l'appelait depuis qu'il exhortait hommes, femmes et enfants qui l'approchait à faire pénitence afin de se préserver du feu de l'enfer.
Les fidèles partisans de l'ancien ministre des Terres de la Couronne répétaient, à tous ceux qui voulaient les entendre, que le bonhomme Sarrasin devait redouter lui-même d'être rôti par le diable dans l'autre monde, puisqu'il avait toujours cette idée en tête. Il ne s'était peut-être pas enrichi avec des indulgences?
C'est si facile, pour un commerçant, de ramasser, à la nuit tombante, les volailles qui s'égarent loin du poulailler. Et les renards ont le dos large. Du reste, personne n'ignorait qu'à la suite d'une retraite prêchée à Saint-Innocent, par les Pères du Rédempteur, qui avait fait trembler les plus vertueux des fidèles en les plongeant et replongeant dans l'enfer pour la moindre peccadille, Boniface Sarrasin avait perdu la raison, qu'il avait voulu jeûner pendant quarante jours, enfermé dans une chambre aux murs nus et sans lit, qu'il prenait pour le désert. On répétait que le curé de la paroisse était parvenu à le guérir de sa folie en lui faisant porter sur la poitrine un morceau du bois de croix et en célébrant, durant plusieurs semaines, le saint sacrifice de la messe à son intention.