Le Populiste répudia d'une façon véhémente, Vaillant et ses adeptes, dans le but de protéger le gouvernement contre les attaques du parti réactionnaire. Ce fut en vain, car La fleur de Lys et L'intégral, de même que les autres feuilles bigotes, dénoncèrent le clan ministériel, prétendant qu'il y avait eu avant la dissolution des Chambres, un pacte secret signé entre le ministère et les ennemis de la religion. l'Éteignoir ne prit fait et cause pour personne, trouvant plus lucratif et plus sûr de pêcher dans toutes les eaux fangeuses que charrie le ruisseau électoral gonflé par les passions populaires. Tout en faisant aux candidats ministériels une lutte acharnée pour toute la province, les ennemis de la liberté et du progrès concentrèrent surtout leurs efforts contre Vaillant, Lebon et Charbonneau, qui n'avaient que le Dimanche pour les défendre des attaques perfides et des calomnies de la grande et petite presse.

Jacques Vaillant et Paul Mirot ne pouvant suffire à la tâche, Modeste Leblanc se présenta à point pour les tirer d'embarras. L'ancien reporter de l'hôtel de ville au Populiste, après avoir quitté le journal pour entrer àl'Éteignoir, qui lui offrait une augmentation d'un dollar par semaine, venait de perdre sa situation pour avoir manqué une primeur sensationnelle: le maire de Montréal, pris d'une colique subite, obligé d'interrompre la séance du conseil municipal et de se faire conduire chez lui en toute hâte, redoutant une attaque de choléra, les journaux annonçant depuis quelque temps que ce terrible fléau faisait des ravages épouvantables en Russie. Le pauvre garçon se désolait, sans ressources et ayant sa nombreuse famille à nourrir, lorsque, par hasard, il entra au bureau du Dimanche, au moment où les deux amis se demandaient où ils pourraient trouver un homme de confiance pour prendre charge du journal pendant qu'ils iraient appuyer leurs candidats et préparer sur place les comptes-rendus des assemblées politiques. Ils n'auraient pu trouver mieux que ce trop modeste mais intelligent et honnête journaliste. On le mit tout de suite au courant de ses nouvelles fonctions. Le lendemain Paul Mirot partait pour le comté de Bellemarie, tandis que Jacques Vaillant se disposait à aller combattre tour à tour, aux côté de Marcel Lebon, contre le notaire Pardevant, et du candidat Charbonneau, contre Prudent Poirier.

La première assemblée de cette mémorable campagne, dans le comté de Bellemarie, eut lieu à Mamelmont. On était venu même des comtés voisins pour entendre la discussion, car on s'attendait à une belle joute oratoire entre l'honorable Vaillant, ancien ministre des Terres de la Couronne, et l'honorable Troussebelle, conseiller législatif, qui étaient tous deux de redoutables tribuns, quoique de genres différents. Autant le premier en imposait par sa mâle éloquence, sa logique serrée, son geste énergique, autant le second était insinuant, perfide, habile dans l'art de dénaturer les faits et de faire appel aux préjugés populaires. Le temps était beau, sans la moindre brise, les orateurs pouvaient se faire entendre de tout le monde du haut du perron du magasin Carignan & Désourdis, malgré la foule immense qui couvrait la place de l'église. L'oncle Batèche eut l'honneur d'être désigné à la présidence de l'assemblée.

Ce fut l'honorable Troussebelle qui parla le premier. Il commença par faire l'éloge de Boniface Sarrasin, un self made man, un homme de basse classe qui avait su, par son labeur incessant et son intelligence du commerce, se créer une vieillesse heureuse, tout en rêvant de consacrer ses loisirs au bien du pays. Puis il loua le savoir et le talent de celui qui lui avait succédé, pour peu de temps, au ministère. On fondait sur lui de belles espérances. Malheureusement, cet homme orgueilleux et sans doute dominé par des influences néfastes, dans son désir de monter plus haut, de jouer le rôle de dictateur, avait trahi ses compatriotes pour s'attirer les bonnes grâces des anglais. Il s'était même attaqué à nos saints évêques, à nos admirables institutions religieuses, aux bonnes soeurs, aux doux frères et aux dignes prêtres de nos communautés enseignantes et de nos collèges qui se dévouent pour l'éducation de la jeunesse canadienne-française et catholique. Cet homme, à la Chambre, dans les réunions publiques et dans son journal Le Flambeau, d'exécrable mémoire, avait poussé l'audace jusqu'à réclamer plus d'anglais et moins de latin dans nos maisons d'éducation. C'était là un crime abominable. Ce renégat de sa race ne méritait pas d'être le mandataire des braves gens du comté de Bellemarie, fidèles aux traditions de foi de leurs ancêtres, fiers d'être canadiens-français et catholiques, de faire partie de cette nationalité à part dans le Dominion du Canada, faisant l'admiration de l'univers entier par sa supériorité intellectuelle et morale. C'est en nous laissant guider aveuglément par notre incomparable clergé, dit-il, c'est en conservant les vieilles coutumes de nos ancêtres, tout en fermant l'oreille aux suggestions dangereuses des esprits progressistes, que nous conserverons cette vertu nationale, enviée de tous les peuples de la terre. Et surtout, pas de pacte avec l'anglais protestant, franc-maçon, ennemi juré de Notre Saint Père le Pape. Les anglais ne seraient rien sans nous, dans ce pays; c'est nous qui les avons sauvés en maintes occasions; et si l'Angleterre perdait la province de Québec, ce serait le commencement de sa décadence. Profitons des avantages que cette situation exceptionnelle nous offre pour combattre l'anglais et le forcer à capituler. C'est en élevant à la députation des hommes d'affaires et des patriotes comme Boniface Sarrasin, et honnête et humble serviteur de la religion et de la patrie, que les canadiens-français deviendront les maîtres du Canada, qui sait, peut-être de l'empire britannique tout entier, qu'ils s'empareront des places et des richesses trop longtemps accaparées par les anglais.

Malgré la perfidie de l'attaque et l'odieux des accusations portées contre lui par l'ancien député de la division Saint-Jean-Baptiste, l'honorable Vaillant s'avança, calme et souriant, pour lui répondre. Il était confiant dans la fidélité braves amis de Bellemarie et dans l'ascendant que son éloquence de tribun populaire exerçait sur les foules. Il reprit la

question, au point où son adversaire l'avait abandonnée et compara Troussebelle au Tentateur transportant le Christ sur la montagne et lui offrant, s'il voulait l'adorer, les immenses royaumes s'étendant à ses pieds. Autant le diable avait employé d'artifices pour séduire le Maître, autant cet homme s'était montré hypocrite, menteur et déloyal en essayant de soulever les préjugés religieux et les haines de race au profit de son candidat. L'honorable conseiller législatif, dit-il, a prêché la guerre sainte, voulant exterminer les anglais, puis s'emparer de l'Angleterre. Il rougirait de répéter de semblables absurdités ailleurs qu'à la campagne où ces propos en l'air se perdent dans le vent qui passe. Si l'anglais nous porte ombrage, il n'y a qu'un moyen de lutter d'égal à égal avec lui, quelle que soit la condition sociale dans laquelle nous somme placés: une éducation plus pratique et plus conforme aux besoins de notre époque. C'est le but vers lequel tendent ceux que demandent des réformes scolaires. Il faut que le contrôle de l'éducation soit placé entre les mains de personnes responsables au peuple et parfaitement au courant de la situation économique du pays. Il faut séparer l'instruction religieuse de l'instruction proprement dite, c'est-à-dire, de cette instruction non seulement nécessaire à l'homme pour gagner son pain quotidien, mais en même temps indispensable à une race qui--surtout dans un pays comme le nôtre--vit à côté d'autres races, pour conserver son prestige et aspirer aux destinées auxquelles elle a droit. La religion, quand on n'y mêle pas de politique, a un tout autre but, un but essentiellement spirituel: celui d'élever les âmes vers la Divinité pour la conquête d'un royaume qui n'est pas de ce monde. Qu'on enseigne le catéchisme, très bien! Que l'on consacre quelques heures à de pieuses lectures ou à la prière, personne n'y voit d'inconvénient. Mais si l'enfant n'apprend que le catéchisme et si l'homme ne sait que prier, sans armes et sans ressources pour les luttes de l'existence, il deviendra une proie facile de la misère et l'esclave de ceux qui, mieux avisés, ont compris que Dieu a donné à la créature humaine l'intelligence et la raison pour qu'elle en fit usage en pénétrant les secrets de la nature et en jouissant des biens de la terre. Laissons à chacun sa liberté de croyance et contentons-nous d'être des hommes honnêtes et sincères, ne cherchant que le bien et la justice, non pour une classe privilégiée, mais pour tous.

L'ancien ministre des Terres de la Couronne eut la générosité d'ignorer Boniface Sarrasin. Cet homme n'était que l'instrument inconscient de ses ennemis, il crut plus digne de sa part de ne pas descendre jusqu'à lui.

En terminant, il ajouta qu'il remettait avec la plus entière confiance, son sort entre les mains des braves électeurs du comté de Bellemarie, qui ne s'en laisseraient pas imposer par l'attitude dévote et les gestes scandalisés du trop fameux comédien chargé de la direction de la lutte sans merci qu'on avait décidé de lui faire.

L'orateur fut chaleureusement applaudi. L'assemblée était conquise. Vaillant venait de remporter un nouveau triomphe.