On voulait entendre le candidat du comté, parce qu'un candidat muet, dans la province de Québec, ça ne s'est jamais vu. Il faut dire quelque chose, n'importe quoi, des bêtises. Boniface Sarrasin ne connaissait que le commerce de la volaille, il en parla. Mais un farceur, dans l'assemblée, l'apostropha:
--Parle donc politique, gros pansu!
Cette interruption détermina l'orateur à résumer son programme politique en quelques paroles bien senties. Il s'écria:
--Messieurs, c'est un homme comme vous autres, qui s'présente aujourd'hui, un homme qui a élevé des cochons comme vous autres. J'sus contre l'instruction publique. Y'a trop d'gens instruits, c'est pour ça qu'le foin s'vend pas plus cher. Si vous m'élisez, j'voterai tejours pour les bonnes mesures.
Paul Mirot, obligé de répondre à cet éloquent discours, voyant tout le monde en belle humeur, continua la plaisanterie. Il dit qu'il n'avait pas l'intention de demander au nommé Sarrasin combien il avait élevé de cochons au cours de sa brillante carrière, pas plus que de mettre en doute sa compétence dans la direction d'une basse-cour, parce que cela n'avait aucun rapport avec les devoirs d'un député, collaborant à l'administration des affaires publiques et à la confection des lois. Puis, il s'appliqua à démontrer plaisamment à ses auditeurs ce qui arriverait s'ils élisaient cet homme aussi ignorant que piètre orateur. La Chambre était déjà trop encombrée de ces nullités ne sachant remplir leur siège qu'en s'asseyant dessus, sans jamais desserrer les lèvres tout le temps que durait la session. On citait, entre autres, le fameux Prudent Poirier, le député de la division Sainte-Cunégonde, qui, au cours du dernier Parlement, n'avait jamais ouvert la bouche que pour dire à son voisin, un irlandais: Come have a drink! C'est ce même député qui répondait un jour à un de ses électeurs menacé de cour d'assises, que le grand jury pouvait rendre un verdict de quatre manières différentes: True Bill, No Bill, Buffalo Bill et Automo Bill. C'est d'une façon aussi stupide que répondrait le gros Boniface, si on lui demandait un renseignement dans un cas semblable. Et, comment supposer qu'un Sarrasin ou un Poirier, le premier bon tout au plus pour la galette, le second excellent pour les poires, puisse toujours voter en faveur des bonnes mesures, puisque ni l'un ni l'autre n'était en état de comprendre les projets de loi soumis à la Chambre. De tels députés sont non seulement inutiles, mais deviennent quelquefois dangereux. Et il en donna un exemple des plus récents. Le vertueux conseiller législatif dont vous avez admiré comme moi la piété, il y a un instant, dit-il, lorsqu'il était ministre, ressemblait quelque peu à ces dévotes confondant--oh! bien involontairement--leur amour de Dieu avec l'amour humain, c'est-à-dire que sa main droite, toujours levée vers le ciel, s'efforçait d'ignorer ce que faisait sa main gauche, abaissée derrière son dos et recevant des gratifications pour ses complaisances. Or, une puissante compagnie de Montréal avait chargé l'honorable Troussebelle, non sans lui avoir mis quelque chose dans la main gauche, de combattre devant la législature un projet de loi présenté par une compagnie rivale pour obtenir certains privilèges, établissant ainsi une concurrence équitable dont le public en général, et la classe ouvrière, en particulier devaient profiter. Prudent Poirier, car c'est encore du député de Sainte-Cunégonde qu'il s'agit, quand le projet de loi vint devant la Chambre, ne prêta qu'une attention fort distraite au débat qui s'en suivit, n'y comprenant rien du tout. Ce n'est que lorsque le ministre vendu s'écria, avec un beau geste d'indignation: "C'est une épée de Damoclès que l'on veut suspendre au-dessus de nos têtes", que le Poirier fut brusquement secoué de sa somnolence habituelle. Le sentiment de la conservation lui donna du courage, et regardant les statues symboliques dominant l'enceinte parlementaire, il dit, d'une voix mal assurée: "Monsieur le ministre a raison, il ne faut pas donner d'épée aux dames en glaise suspendues sur nos têtes". Ce fut un succès, toute la chambre éclata de rire. Mais Prudent Poirier représentant une division essentiellement ouvrière, vota contre l'intérêt de ses électeurs.
De tous côtés, on cria: Hourrah pour la dame en glaise!--Hourrah pour le p'tit Mirot!--Hourrah pour notre député!
L'honorable Troussebelle s'était réservé dix minutes de réplique, mais il lui fut impossible de se faire entendre. On l'appela vendu et il dut se retirer sous les huées de la foule.
La campagne électorale débutait bien. Dans les autres paroisses du comté, l'honorable Vaillant et ses amis conservèrent l'avantage sur leur adversaires. Mais le jour de l'appel nominal des candidats à Saint-Innocent, chef-lieu du comté, il se fit un revirement d'opinion. Les professeurs du Collège où Jacques et Paul avaient fait leurs études, s'étaient déclarés ouvertement contre l'ancien ministre des Terres de la Couronne, le considérant comme un ennemi de leur maison d'éducation. De plus, la veille, qui était un dimanche, plusieurs curés des paroisses du comté de Bellemarie, du haut de la chaire, avaient parlé des oeuvres abominables et impies pervertissant la vieille Europe, et prédit des malheurs incalculables pour le Canada si les fidèles aveuglés, dédaignant les conseils de leurs sages pasteurs, votaient en faveur d'hommes perfides dissimulant sous de prétendues idées de liberté et de progrès, leur haine contre l'Église et ses institutions gardiennes de la foi et des traditions nationales des canadiens-français. Ces hommes
ne pouvaient être que les émissaires de puissances sataniques rêvant d'enserrer dans leurs griffes immonde les descendants des héros de la Nouvelle-France, pour les plonger dans un océan de feu où il n'y aurait que pleurs et grincements de dents durant toute l'éternité. L'allusion était claire, personne ne s'y trompa. Les âmes soumises et craignant l'enfer, qui étaient pour Vaillant, se tournèrent contre lui. Ceux qui manifestèrent quelque hésitation, furent vite circonvenus par leurs pieuses épouses.