L'honorable Troussebelle et ses amis sûrs qu'ils étaient maintenant les plus forts ne mirent plus de bornes à leur fureur contre l'ancien député du comté, dont ils voulaient empêcher la réélection. Le docteur Montretout était arrivé de la veille à Saint-Innocent, chargé de munitions de guerre, c'est-à-dire de dollars puisés dans la caisse électorale mise à la disposition des amis de la bonne cause. Durant les dernier huit jours au cours desquels devait se décider le sort des candidats, il avait reçu instruction de corrompre tous ceux qui se montraient indécis dans leur choix, sur la clôture, selon le terme consacré. Solyme Lafarce, toujours en grande faveur au Populiste, l'accompagnait, ainsi qu'Antoine Débouté, embauché par l'Éteignoir, après avoir eu maille à partir avec Jean-Baptiste Latrimouille, à cause de son incurable paresse. La colique constante dont souffrait Débouté, ennemie irréductible de son esprit juridique, le rendait presque inoffensif. Mais il n'en était pas ainsi de Lafarce, cherchant sans cesse la sensation et le scandale.
Dans la division Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, l'amant de coeur de la plantureuse May, avait préparé des coups pendables contre la candidature de Marcel Lebon. C'est lui, par exemple, qui eut l'idée d'expédier à tous les électeurs de la division un numéro de La fleur de Lys, dans lequel Pierre Ledoux fulminait contre la franc-maçonnerie, après avoir écrit au bas de l'article, au crayon bleu, le nom de l'ancien rédacteur en chef du Populiste, avec cette note explicative: On dit qu'il en est. Les cabaleurs réactionnaires, et surtout Paladins de la Province de Québec, prenant une part active dans cette élection, s'étaient emparés de la chose et, par ce moyen, faisaient une lâche cabale en faveur de leur vénérable ami le notaire Pardevant, payant des messes dans toutes les églises pour le succès de sa candidature.
Paul Mirot se douta tout de suite, en apercevant Lafarce dans la foule, qu'il n'était pas venu pour rien à Saint-Innocent. Il lui fallait à tout prix un compte-rendu sensationnel de l'assemblée de l'après-midi. Les évènements, qu'il aida autant qu'il put, le servirent à souhait.
Après la proclamation des candidats mis en nomination par l'officier-rapporteur, à deux heures précises, l'assemblée commença. L'honorable Vaillant, d'après les conventions acceptées de part et d'autre, devait parler le premier, ce jour-là. La noblesse de son maintien, sa parole sincère et éloquente en imposèrent quand même à la foule qui lui était en majorité hostile. Quand il se retira après avoir annoncé qu'il se réservait le privilège de répondre aux attaques de ses adversaires lorsqu'il les aurait entendues, des applaudissements assez nombreux soulignèrent ses dernières paroles.
L'honorable conseiller législatif, comme d'habitude, pontifia et rappela les enseignements de l'Église, les encycliques du Souverain Pontife sur les idées modernes. Il noircit autant qu'il put le caractère de Vaillant et lui attribua des projets diaboliques. C'était un socialiste, sinon un anarchiste, n'osant encore montrer ses couleurs. Ce qu'il ne disait pas, cet homme le pensait. Gare aux électeurs s'ils ne voulaient subir le joug du protestantisme et de l'Angleterre. Et le bon apôtre, qui ricanait dans les poils rares de sa barbe décolorée, termina sa harangue en conseillant à ses auditeurs d'aller demander au Pape ce qu'il pensait de l'ancien directeur du Flambeau, ce vieillard auguste, que cet homme néfaste, qui sollicitait de nouveau leurs suffrages, avait fait tant de fois pleurer.
Tout le monde trembla d'épouvante.
Lorsque Paul Mirot, répondant au boniment invariable de Boniface Sarrasin voulut, comme dans les assemblées précédentes, amuser le public au dépens du candidat des bonnes mesures, il ne rencontra que de la froideur au lieu de récolter des applaudissements. Toutes le figures demeuraient graves et inquiètes.
Les amis du candidat Sarrasin avaient réservé au docteur Montretout le côté malpropre de la discussion. Il s'acquitta consciencieusement de cette tâche. De l'honorable Vaillant, dont la vie privée état inattaquable, ne pouvant rien dire, il s'en prit à sa famille. Il parla d'abord de son fils, qui avait épousé une américaine dévergondée, une protestante sans pudeur, dont l'oncle millionnaire faisait une vie scandaleuse à New-York. Puis il fit allusion à Simone, nièce de l'ancien ministre, prétendant que de mauvais bruits couraient sur son compte, bruits auxquels n'était pas étranger le jeune journaliste, sans expérience et sans cervelle, qui combattait pour Vaillant, et qu'on venait d'entendre insulter tous les braves citoyens de Saint-Innocent, en essayant de ridiculiser l'un des leurs dans la personne de Boniface Sarrasin, le futur député du comté de Bellemarie.
Mirot, au comble de l'indignation, interrompit l'orateur en lui disant: Taisez-vous, misérable cocu!
Des partisans de Vaillant, dans la foule, répétèrent: Cocu!... Cocu!!