Il fut convenu qu'un dimanche on se réunirait à l'atelier du peintre Lajoie, à qui Paul Mirot avait confié l'illustration du roman, et que l'auteur y ferait la lecture de son manuscrit devant les juges qu'il s'était choisis. Cette réunion eut lieu au commencement de novembre: Marcel Lebon, le poète Beauparlant, le docteur Dubreuil, Jacques Vaillant et sa jeune femme, mademoiselle Louise Franjeu et l'illustrateur formaient quorum. Simone, qui ne sortait plus guère de chez-elle que pour se rendre à l'église, malgré les instances de son amie Flora que l'on avait déléguée rue Peel, avec instruction de la ramener morte ou vive, refusa obstinément de venir. Elle était dans ses mauvais jours, ses jours de repentir, car elle avait eu encore la faiblesse de poser le jeudi précédent pour le dernier dessin de l'illustrateur du roman de Mirot. Cette oeuvre, toute imprégnée d'elle lui était chère et odieuse tour à tour, comme son auteur.
Les auditeurs qui, au début, redoutaient quelque peu la longueur et la monotonie du roman, furent bientôt intéressés par l'originalité de l'oeuvre, la hardiesse des tableaux qui y figuraient, l'ingéniosité de l'intrigue, jointe à la finesse de l'observation se dégageant des faits habilement exposés. Cette lecture dura trois heures, sans que personne n'ait songé à s'en plaindre. Et, lorsque le dénouement fut connu, toutes les mains se tendirent vers Mirot que l'on félicita chaleureusement.
Marcel Lebon, qui avait été, pour ainsi dire, le parrain du jeune homme lors de son entrée dans la carrière du journalisme, était fier de son élève. L'ancien rédacteur en chef du Populiste, le candidat défait dans la division Saint-Jean-Baptiste, avait brisé sa plume et renoncé à toute ambition politique ou littéraire. Le gouvernement, qui le savait au courant de bien des secrets compromettants pour le parti, l'avait casé en créant pour lui une situation de commissaire enquêteur sur les dossiers perdus au Palais de Justice de Montréal. De même, afin de dissiper la mauvaise humeur du financier Boissec, souscrivant des sommes considérables au fonds électoral, et qui avait pris fait et cause pour le candidat progressiste contre le notaire Pardevant aux dernières élections, on le nomma sénateur. Lebon se montra très optimiste à l'égard de Mirot. Il s'écria:
--Voilà un brave garçon qui a au moins fait quelque chose. Le journalisme lui aura servi, il fera son chemin. Tandis que moi, et bien d'autres, nous n'avons été pendant dix, quinze ou vingt ans, que les instruments de politiciens accapareurs et fourbes comme Troussebelle, ou imbéciles comme Poirier, nous obligeant sans cesse à changer leurs méfaits en actes méritoires, leur sottise en traits de génie, par une gymnastique intellectuelle quotidienne et fatigante, aboutissant toujours à des articles élogieux. Et à la moindre révolte contre cette odieuse exploitation de l'intelligence humaine, on vous chasse, sans égard pour les services rendus. Je me suis porté candidat à le députation et tous ceux que j'avais obligé au Populiste, m'ont combattu avec acharnement, à l'exception de mon ami Boissec.
Jacques Vaillant, lui, n'avait pas une grande confiance dans l'accueil que le public en général, ferait au roman qui venait de le charmer. Il s'exprima avec la plus grande franchise:
--Mon cher Paul, je voudrais avoir écrit ton livre et je n'hésiterais pas un seul instant à le publier. Mais il est bon que tu saches à quoi tu t'exposes. Au lendemain de sa publication, il te faudra d'abord déguerpir de l'Éteignoir. Tu connais aussi bien que moi l'esprit de ce journal qui en est rendu à se servir de périphrases d'une demi colonne pour éviter un mot de cinq ou six lettres. Du reste, le Populiste est, pour le moins, aussi convenable. Tous les journaux vont te traiter comme le dernier des misérables, à quelques exceptions près. Et je ne parle pas, bien entendu de La fleur de Lys. Ça, c'est le bouquet.
--Mais je ne dis que la vérité.
--C'est beaucoup trop. Puis, ton livre sort de l'ordinaire, c'est un genre nouveau, donc il est mauvais. Et constatation aggravante, on y découvre du talent, même de l'esprit. Pour écrire un livre qui soit digne d'être catalogué parmi les chefs-d'oeuvre de notre littérature nationale, il faut faire le niais quand on ne l'est pas, et se montrer autant que possible, plus bête qu'un autre. Ton héroïne est trop humaine pour ne pas être suspecte. Si tu veux qu'elle soit bien accueillie, donne-lui des vertus célestes. Puis, donne comme époux à cette vierge ignorante des choses de ce monde, un beau jeune homme sage et candide qui a bravé mille morts afin de la conquérir. N'oublie pas de leur faire élever ensuite de nombreux enfants, au moins deux ou trois douzaines, dans la pratique de toutes les vertus, et le respect des vieilles traditions. Ce sera une histoire banale, mais à la portée de toutes les intelligences, n'éveillant les scrupules et ne froissant les préjugés de personne, par conséquent, indifférente à tout le monde. Les petites filles la liront sans danger, les vieilles femmes romanesques en parcourront les chapitres après avoir récité leur chapelet, et les autres en useront pour vaincre l'insomnie. Peut-être aussi que, suprême récompense de l'écrivain chaste, doux et humble de coeur, on donnera ce livre en prix dans les écoles aux élèves les plus méritants.
--Ce serait trop beau, ma modestie m'empêche d'ambitionner un pareil honneur.