Le docteur Dubreuil et le poète Beauparlant prétendirent qu'il ne fallait pas s'occuper des journaux écrits par les ignorants, pas plus que des feuilles pudibondes rédigées par des eunuques tels que Pierre Ledoux. Le livre de Mirot s'adressait à la classe instruite, qui saurait bien l'apprécier. Le peintre Lajoie fut du même avis. Les lecteurs du Populiste et de l'Éteignoir, du reste, n'achetaient jamais de livres, et ceux de La fleur de Lys, que des livres de messe. Le peintre, allant chercher sur sa table où il rangeait ses pinceaux et ses couleurs, les numéros de la veille de l'Éteignoir et du Populiste, les exhiba comme des objets de curiosité.

--A propos, regardez, dans ce numéro du Populiste, ce titre flamboyant sur trois colonnes: Bénédiction d'une fabrique de tomates en conserve. La chose est arrivée dans une paroisse des environs de Trois-Rivières. Et il y a le portrait du curé, du maire de la paroisse et de deux marguilliers. Ces pauvres tomates, ce qu'elles doivent être contentes! Mais il y a mieux que cela dans l'Éteignoir, qui a découvert la fameuse panthère de Sainte-Perpétue, d'autant plus redoutable que personne ne l'a jamais vue. Hier, cet excellent journal d'information, publiait le portrait de la famille de l'homme qui a entendu rugir la panthère. Vous ne me croyez pas? Lisez. Voilà!

La plantureuse fille du brave capitaine Marshall, que le roman de Mirot intéressait beaucoup, n'était pas de tempérament à conseiller la reculade. Elle n'avait pas eu peur du nègre qui voulait entraîner son amie, un nègre bien plus dangereux que la panthère de Sainte-Perpétue, pourquoi Mirot, un homme courageux, craindrait-il les petits indians qui essaieraient de le scalper?

L'ancienne collaboratrice du Flambeau, mademoiselle Franjeu, se rangea du côté des pessimistes. Elle prévoyait pour son jeune ami ce qu'avait prévu Jacques Vaillant. Mais son livre ne perdrait rien de sa valeur pour cela. On le lirait quand même et il ferait du bien. Une fois le grelot attaché, d'autres jeunes écrivains canadiens imiteraient son exemple, et qui sait, dans l'espace de quelques années la littérature canadienne, rompant pour toujours avec le genre démodé, datant de l'époque des romans de chevalerie, ferait peut-être un pas de géant.

Le poète Beauparlant, qui se réjouissait déjà de la perspective de pouvoir écrire des vers sans trembler de frayeur, à cause d'un mot qu'on pourrait trouver osé, demanda à mademoiselle Franjeu ce qu'elle pensait de nos écrivains et de notre littérature, dite nationale. Ce qu'elle en pensait, elle le dit tout simplement.

--Votre littérature nationale, mais elle n'existe pas, si je fais exception de quelques rares oeuvres d'écrivains et de poètes de votre pays qui ont célébré les héros de la Nouvelle-France et les patriotes de mil huit cent trente-sept. Tous les livres qu'on m'a signalés--je ne parle, bien entendu, que des romans--ne m'ont rien appris d'intéressant, d'inédit, sur le Canada et les canadiens. Vos romanciers n'ont fait qu'esquisser des idylles plus ou moins invraisemblables, n'ayant pas même le mérite de l'originalité. On a beaucoup imité le vieux roman français, quelquefois avec talent, ce qui démontre qu'on aurait pu faire mieux. Les personnages de ces romans n'ont rien de particulier qui les caractérisent et on ne découvre un peu de couleur locale que dans les descriptions de paysages et quelques épisodes de la vie canadienne. Il serait bien inutile de chercher des documents humains dans ces libres saturés de mysticisme et des plus propres à exercer une influence déprimante sur le lecteur et surtout à fausser l'esprit des jeunes filles.

Jacques Vaillant fit remarquer qu'il avait exprimé la même opinion à son ami Mirot, tout frais déballé de Mamelmont et venant faire du journalisme à Montréal.

Mademoiselle Franjeu reprit:

--Quant à vos écrivains, je me garderai de les juger trop sévèrement, car ceux qui ont des idées et de la valeur ne peuvent donner la mesure de leur talent. La plupart d'entre eux on fait la dure expérience du journalisme et appris qu'il faut dissimuler sa pensée, écrire souvent à l'encontre de ses opinions pour gagner sa misérable pitance et vivre en paix. Combien de jeunes gens de talent, à McGill, sont venus me parler de leurs projets de réforme littéraire, qu'ils n'ont jamais osé mettre à exécution. Il y a tant de chose à considérer avant de se lancer dans une telle entreprise: la nécessité de se créer une carrière autre que celle des lettres qui ne paye pas, les susceptibilités de la famille à ménager, de précieuses relations sociales à conserver dans le monde bourgeois et bien pensant. Et, dans tous les arts c'est la même chose. N'est-ce pas Lajoie?

--Je vous crois. Depuis mon dernier voyage à Paris, il y a deux ans, je suis devenu faiseur d'anges. Sans blague, je ne fabrique plus que des chérubins assis sur des nuages.