--L'art doit être libre. Où il n'y a pas de liberté, il n'y a pas d'art. Croyez vous que les artistes qui ont exécuté les admirables sculptures des cathédrales au moyen-âge, en France, auraient créé ces oeuvres impérissables si on avait mis un frein à leur imagination fantaisiste et hardie. Ils ont ciselé dans la pierre la chronique journalière de leur époque sans se soucier du qu'en dira-t-on? Michel-Ange a fait de même et ses peintures ont bravé la critique des siècles. Et Rabelais, et Brantôme, dans leurs histoires de haulte graisse, n'ont pas craint, eux, ces maîtres de la langue et de la réconfortante gaieté gauloise, de raconter les valeureuses chevaulchées des nobles seigneurs avec leurs haquenées, les ripailles pantagruéliques auxquelles se livraient leurs contemporains. En France, malgré les fortunes diverses par lesquelles la patrie a passé, malgré les changements de régime, les révolutions, les transformations des conditions économiques et sociales du peuple, tantôt opprimé et tantôt souverain, les écrivains et les artistes ont toujours conservé avec un soin jaloux leur indépendance. Les sénateur Bérenger de tous les temps, essayant de contrecarrer les manifestations de cette liberté nécessaire au génie créateur de chefs-d'oeuvres, n'ont réussi qu'à se rendre ridicules.
Après cette réunion, lorsque Paul Mirot retourna chez lui, fort de l'appui moral qu'il venait de recevoir il était prêt à tout braver et se croyait véritablement un héros. Il lança même une chiquenaude vers la lune.
Le lendemain, à l'Éteignoir, Paul Mirot apprit que le parti réactionnaire, rendu plus audacieux par le résultat des dernières élections parlementaires, venait d'assouvir sa haine en faisant destituer plusieurs fonctionnaires publics soupçonnés de manquer d'orthodoxie et n'allant pas assez souvent à la messe, quelques-uns d'entre
eux ayant même négligé de faire leurs Pâques.
Sous le coup de la plus vive indignation, il alla trouver son chef et lui demanda s'il approuvait ces destitutions. Voici la réponse qu'il en reçut:
--Me prenez-vous pour un crétin, doublé d'un imbécile? Il n'y a pas un honnête homme, jouissant de toute sa raison, qui puisse approuver des mesures aussi odieuses et aussi arbitraires.
--Alors, quelle est l'attitude que doit prendre le journal?
--Approuver!
--Approuver?