Elle se leva brusquement, se dirigea vers une petite bibliothèque contenant de nombreux volumes qu'ils avaient lus ensemble, et prenant le livre de Mirot sur le rayon où elle l'avait placé, elle le déchira devant lui, en s'écriant:
--Tu crois avoir du talent, tu n'as que le génie du mal.
Il eut l'impression que c'était son coeur qu'elle déchirait rageusement de ses jolies mains assassines. Ainsi souffleté en pleine figure, le sang lui monta à la tête, il chancela. Puis, faisant appel à toute son énergie pour maîtriser sa colère en même temps que sa douleur, il se sauva sans lui dire un mot d'adieu.
Rendu chez-lui il pleura, songeant à l'irréparable. On n'avait pas seulement brisé sa carrière parce qu'il s'était montré franc et avide de liberté et de justice, c'était, par un raffinement de cruauté inouïe, son soutien moral, cette femme qu'il avait chérie plus que tout au monde, qu'on lui arrachait, qu'on lui volait pour en faire une malheureuse comme lui.
Le lendemain, fatigué, abattu par une nuit d'insomnie, il se rendit quand même chez le peintre. Son intention était bien arrêtée. Que Simone fut innocente ou coupable, il achèterait le tableau pour lequel il était convaincu qu'elle avait posé. Il retrouva Lajoie juché sur son escabeau, mettant de la couleur aux ailes des anges. Il n'y prêta aucune attention. Saisissant la toile convoitée, il demanda:
--Combien pour cette peinture?
Le peintre, qui ne s'attendait guère à faire de vente ce jour-là, descendit de son escabeau avant de répondre à la question qu'on
lui posait. Il prit le petit tableau des mains du jeune homme, le mit bien en évidence, en pleine lumière, et lui dit:
--Ça, mon vieux, c'est deux cents dollars, si tu me trouves un amateur.