Divin Patouillet, je vous accorde le vingtième siècle tout entier—et la trompette du dernier jugement par-dessus le marché;—mais je ne serai plus là pour vous lire.
Comme on est heureux d'avoir son Patouillet pour égayer un peu les entr'actes quand la comédie est sérieuse!
Mais renvoyons Patouillet à l'office,—il dira que c'est l'office divin.—Maintenant que nous sommes en bonne compagnie, remercions le lecteur qui a vu dans mon livre l'âme de mon livre, le sentiment du beau et le sentiment du bien. L'art pour l'art, disions-nous en pleine jeunesse. L'art pour Dieu, disons-nous aujourd'hui. «Voltaire et Dieu!» va crier Patouillet qui écoute aux portes.—Oui, Patouillet. Il n'y a pas si loin de Dieu à Voltaire que de Voltaire à Patouillet.
La critique française et étrangère a beaucoup discuté sur mon livre, ce dont je la remercie. Elle m'a reproché des contradictions, comme on en reprochait à Voltaire. Il y a des contradictions étudiées d'où jaillit la lumière, comme l'éclair du choc des nuages. La critique m'a reproché de ne pas bien savoir l'histoire.—Quelle histoire?—Voltaire disait dans sa souveraine raison: «L'histoire n'est jamais faite, on la fait toujours.» Voltaire disait aussi: «Je n'ai jamais fait une phrase de ma vie.» La critique m'a reproche de n'avoir pas suivi ce conseil de Voltaire. Je le répète: je ne suis pas de son école. Et d'ailleurs, celui qui imite Homère n'imite pas l'Iliade. J'ai donc fait des phrases. En cela j'ai été de la grande école de Dieu.
Le monde est un livre écrit dans tous les styles. Moïse n'est pas plus grand, Homère n'est pas plus beau, Salomon n'est pas plus passionné, Bossuet n'est pas plus sublime. Les orages et les tempêtes, les mugissements de la mer, les ténèbres de la forêt, les avalanches des Alpes, les éruptions des volcans, les hurrahs de la victoire, les déchirements de la passion, ce sont des phrases.
Le Niagara avec «ses colonnes d'eau du déluge», ses îles suspendues, ses torrents, ses cataractes, ses tourbillons, ses arcs-en-ciel, est un prosateur qui fait des phrases poétiques, comme la vallée de Tempé est une muse qui fait des vers amoureux. Le mont Ossa, tout peuplé encore des ombres des Titans révoltés, est un philosophe qui, à travers le bruit, se recueille pour étudier les dieux du passé. Il voit sans sourciller les colères du torrent qui se brise sur les rochers pour tomber un peu plus tôt dans le gouffre invisible. C'est la vie, c'est la révolte, c'est la mort, c'est l'infini.
Oui, la nature, l'œuvre du maître des maîtres, a toutes les notes de la gamme du style. Elle chante le poëme comme le sonnet, la tragédie comme la chanson. Elle est épique comme elle est rustique. Est-ce donc avec le même style qu'elle salue le printemps et l'automne, l'été et l'hiver, le pommier de la Normandie et le pampre du Pausilippe, les moissons de la Beauce et les neiges des monts inaccessibles?
Dans les arts il y a aussi les éloquents par le style sublime et les éloquents par le style simple. L'architecte du Parthénon est peut-être grand parce qu'il est simple: mais, dans ses figures, Phidias est grand parce qu'il est sublime. Saint-Pierre de Rome est grand aussi par la simplicité; mais la chapelle Sixtine, qui flamboie sous les phrases de Michel-Ange, est plus grande que la plus grande église de Rome.
Si j'avais lu la grammaire, je trouverais peut-être de meilleurs exemples; mais je n'ai jamais eu le temps de lire la grammaire.
La nature est tout art, Voltaire le disait lui-même. On ne la comprend pas en la voulant voir de trop près. Voltaire, qui osait tout, avait peur des merveilles. Il n'osait habiller sa muse du manteau d'azur aux étoiles d'or. La nature mathématicienne le frappait plus que la nature poétique. En horreur des phrases, il n'a voulu avoir qu'un style, le style de la raison: aussi pourrait-on dire que son poëme épique est un poëme sans poésie, et son Dieu un Dieu sans divinité.