Et ses calculs, et sa lunette;

Elle reprend tous ses appas:

Porte-lui vite à sa toilette

Ces fleurs qui naissent sur ses pas,

Et chante-lui sur ta musette

Ces beaux airs que l'amour répète,

Et que Newton ne connut pas.

Mais Saint-Lambert n'avait pas eu besoin d'être conseillé par Voltaire.

Et pourtant la marquise du Chastelet avait beaucoup aimé Voltaire. J'en prends à témoin Voisenon qui confessait les femmes, loin du confessionnal. Il écrivait de la marquise du Chastelet: «Elle n'avait rien de caché pour moi; je restais souvent tête à tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin. Quand elle disait qu'elle était détachée de Voltaire, je ne répondais rien; je tirais un des huit volumes (de la correspondance manuscrite de Voltaire avec elle), et je lisais quelques lettres. Je remarquais ses yeux humides de larmes; je refermais le livre en lui disant: «Vous n'êtes pas guérie.» La dernière année de sa vie, je fis la même épreuve: elle les critiquait; je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert avait été son médecin[33]

Elle paya cet amour de sa vie. Elle donna un enfant à M. du Chastelet—ou à Voltaire—ou à Saint-Lambert. Elle poussa la philosophie jusqu'au bout. Voltaire écrit de Lunéville, au comte d'Argental: «Madame du Chastelet, cette nuit, en griffonnant son Newton, s'est sentie mal à son aise; elle a appelé une femme de chambre, qui n'a eu que le temps de tendre son tablier et de recevoir une petite fille, qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est mise au lit, et tout cela dort comme un ciron à l'heure que je vous parle.» Le même jour, Voltaire écrit ainsi à l'abbé de Voisenon: «Mon cher abbé Greluchon (ce sobriquet n'est-il pas tout un portrait de Voisenon?) saura que cette nuit, madame du Chastelet, étant à son secrétaire selon sa louable coutume, a dit: «Mais je sens quelque chose!» Ce quelque chose était une petite fille qui est venue au monde sur-le-champ. On l'a mise sur un livre de géométrie qui s'est trouvé là, et la mère est allée se coucher.»